Chronique d’un stade critique, acte I

Club prestigieux région sud cherche stade bien exposé, 40 000 places minimum, accès parking, proche tous commerces, classe énergie B, loyer raisonnable (charges comprises). Laisser coordonnées si intéressé…


Limelights

• 1937-1965
Inauguré le 13 juin 1937, le Stade Vélodrome est immédiatement qualifié par la presse de « plus beau stade d’Europe ». Moderne et multisport, il offre 35 000 places et devient rapidement le nouvel écrin de l’Olympique de Marseille, jusqu’alors bercé par les tribunes du Stade de l’Huveaune. Le Vél’ vit son premier Mondial avant que la célèbre expression « der des ders » ne devienne caduque.


Quelques supporters nostalgiques le surnomment avec malice « Stade de la mairie », mais après-guerre, le Vélodrome s’impose peu à peu comme le cœur sportif de la cité phocéenne.

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Les feux de la rampe

• Printemps/été 1965
Marcel Leclerc reprend les rênes du club qui végète en deuxième division. Il apporte de l’argent frais dans ses caisses vides et, en retour, demande à la municipalité une détaxe globale, la suppression du loyer du Stade Vélodrome (qu’il qualifie de « racket »), ainsi qu’une subvention annuelle fixe ! La mairie alors dirigée par Gaston Defferre lui adresse une fin de non recevoir…

En réaction, Leclerc décide de faire rénover, à ses frais, le vénérable Stade de l’Huveaune. Face aux gradins vides de son Vélodrome, la mairie cède finalement aux exigences de l’homme d’affaires en 1966, au moment où l’équipe entraînée depuis 1964 par Mario Zatelli, rejoint l’élite en première division. 

Sans précédent disiez-vous ? 

Dans la foulée, le siège de l’OM est transféré au Vél’, qui devient définitivement le prolongement du club dans l’esprit du public. 

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La ruée vers l’or

• 1969
Le stade subit ses premières modifications depuis sa création. Les anciens projecteurs sont ainsi démantelés au profit de quatre pylônes hauts de 60 m et pourvus de puissantes rampes d’éclairage destinées aux rencontres nocturnes. 

• 1971
Le mouvement se poursuit avec la réduction de la largeur de la piste cycliste, la disparition de celle d’athlétisme et l’augmentation de la capacité grâce à l’aménagement de 6000 places assises (portant le total à 55 000). Avec les brillants résultats de l’OM qui connaît ses premiers grands frissons européens face à l’irrésistible Ajax de Johan Cruijff, l’affluence du Vélodrome devient l’une des plus nombreuses du football français.

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• 1984
À l’orée du Championnat d’Europe des Nations, le stade est rénové une première fois pour une somme voisine de 20 millions de francs (3,5 millions d’euros). Entre-temps, l’équipe est reléguée en deuxième division après la mise en liquidation judiciaire du club, et retrouve le fameux Stade de l’Huveaune… 

La demi-finale de l’Euro, qui se joue au Vél’ et qui voit la France s’imposer face au Portugal, établit un record d’affluence en match international avec 54 848 spectateurs. La construction de loges et de boxes au sortir de la compétition ramène la capacité d’accueil de l’enceinte à 42 000 places.

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• 1986 
L’arrivée de Bernard Tapie à la tête de l’OM coïncide avec la suppression de la piste cycliste. De nouveaux aménagements permettent de créer 6000 places supplémentaires.

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• 1996-1998
Avec la préparation du Mondial 1998, l’enceinte est entièrement rénovée. Elle gagne 12 000 places, mais perd… son toit au grand dam des supporters les moins étanches ou les plus sensibles au mistral. 

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Les travaux s’achèvent en avril 1998 et le Vélodrome accueille sept rencontres pendant la Coupe du Monde.

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Les temps modernes

• Juin 2010

Devant un parterre d’officiels et de journalistes enthousiastes, la mairie de Marseille dévoile fièrement le projet retenu pour la rénovation et la mise aux normes UEFA du Stade Vélodrome, en vue d’accueillir l’EURO 2016 (statut « Élite »). 

Les travaux sont confiés aux sociétés Arema, GFC Construction, Bouygues Energies & Services, filiales de Bouygues Construction. Il s’agit d’un partenariat privé-public inédit (PPP concessif), dont le coût total de 267 millions d’euros est financé par :

– Bouygues Construction / Arema (avance de 102 millions d’euros remboursables sur 35 ans grâce à l’augmentation de la redevance)
– l’État, via le Centre National pour le Développement du Sport (CNDS) à hauteur de 28 millions d’euros
– la ville de Marseille (47 millions)
– le département des Bouches-du-Rhône (30 millions)
– la région PACA (10 millions) 
– les droits à bâtir autour du stade (30 millions)
– la communauté urbaine Marseille Provence (30 millions) 

Outre les divers financements publics regroupés par la ville de Marseille, les rôles sont bien définis : d’un côté l’OM, locataire et principal animateur du Stade Vélodrome, de l’autre, la mairie propriétaire de l’enceinte et arc-boutée au groupe Arema auquel les droits d’exploitations sont logiquement cédés pour 35 ans. 

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De gauche à droite : le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin, l’architecte Aymeric Zublena, le PDG du Groupe Bouygues Martin Bouygues et le président du groupe Arema, Bruno Botella devant la maquette du futur Stade Vélodrome (photo archives AFP)



« Cela devrait représenter au final 3 millions d’euros par an pour Marseille, selon les calculs de la ville, après versements du loyer de l’OM (en discussion), grâce au « naming » (apposition du nom d’un sponsor au nom du stade) et à des recettes diverses (concerts…) », écrit Le Monde du 24 septembre 2010.

Le chantier débute en juin 2011 et, conformément aux expertises préalables, impose au club une logistique spécifique lors des matches ainsi qu’une réduction drastique de ses recettes de billetterie sur trois ans, estimée un temps à 20 millions d’euros, avant d’être réévaluée à 27 millions d’euros. 

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Des prouesses d’organisation et d’ingénierie permettent de tenir les délais impartis et de garantir la livraison du projet un mois avant son inauguration officielle prévue pour le 6 septembre 2014.

Disposant désormais de 81 loges privatives et de 67000 places confortables et sûres (7000 de plus qu’auparavant), ce Vélodrome remis au goût du jour et agrémenté d’une pelouse ultramoderne n’attend donc plus qu’une équipe marseillaise ambitieuse et emmenée par son nouvel entraîneur, l’Argentin Marcelo Bielsa !


L’opinion publique

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• Printemps / été 2014
Malheureusement, l’attente risque de s’éterniser car, ces derniers jours, l’entente cordiale et tacite qui s’affichait publiquement depuis depuis la campagne des municipales entre la mairie et la direction de l’OM a volé en éclats au gré des déclarations cinglantes faites dans les médias par les principaux intéressés.

En cause, le réajustement du loyer du Stade Vélodrome à l’issue de sa rénovation, dans des proportions jugées satisfaisantes par la municipalité et tout à fait inacceptables par le club… 

Pour le grand public, la surprise est réelle, dans la mesure où tout semblait se dérouler sereinement depuis la présentation officielle de 2010.


Le cirque / Jour de paye

• 30 juin 2014
À l’issue du conseil municipal, le montant du loyer du Stade Vélodrome est fixé à 380 952 € HT par match (soit environ 10 millions d’euros par saison en incluant les bonus).

Le soir même, à 20h30, l’OM publie en réaction sur son site Internet une interview de son directeur général, Philippe Perez : « Nous avons gardé le silence jusqu’ici pour privilégier l’hypothèse d’un accord négocié et raisonnable avec la mairie. Face à cette décision unilatérale et totalement irréaliste du conseil municipal, la seule réaction que je puisse avoir est de vous dire qu’à ce montant-là, l’OM n’a pas les moyens de jouer au stade Vélodrome […] Nous n’avons pas d’autre recours que de lancer la recherche d’un stade de repli dont nous pourrons payer le loyer sans mettre notre club en danger. »

• 2 juillet 2014
Bruno Botella, directeur d’Arema confirme des pourparlers avec Orange relatifs à l’éventuel « naming » du Vél’ : «Nous sommes en discussions depuis des années avec Orange […] Ses équipes étudient ce dossier en profondeur. Tous les actionnaires d’Arema, dont Bouygues, sont favorables à ces échanges et seraient ravis qu’ils aboutissent. Les discussions sont d’ailleurs bien avancées, avec une issue, que nous espérons assez proche. »

• 4 juillet 2014
L’association OM, co-présidée par Jean-Pierre Foucault, rappelle quant à elle, qu’un protocole oblige le club à jouer ses matchs au Vélodrome, ce que confirme le quotidien l’Équipe. 

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• 5 juillet 2014
Jean-Claude Gaudin publie un message très clair sur son compte Facebook : « Le stade rénové, agrandi, couvert, répondant aux normes des grandes compétitions mondiales est une signature architecturale de Marseille ! Cet ‘objet-monde’ (sic) confortera l’image du rassemblement de tous les Marseillais autour des valeurs du sport. Le format locatif de cet équipement public, et plus particulièrement le loyer de l’Olympique de Marseille, est recommandé par la Chambre Régionale des Comptes […] L’Olympique de Marseille doit maintenant l’accepter en dépassant sa posture initiale de négociation, qui n’est pas raisonnable ! La position de la Ville n’est ni exagérée ni infondée par rapport aux loyers des autres stades rénovés en France ! »

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Philippe Perez assure que le club olympien n’a pas l’intention de remettre en cause la gestion des abonnements des groupes de supporters. 
« Le stade Vélodrome doit offrir un spectacle populaire accessible à l’ensemble de la population marseillaise », affirme-t-il, avant de réagir aux propos de J-P Foucault sur le site officiel du club : «Que la mairie demande 10 millions de loyer par an – car c’est ce qu’elle réclame aujourd’hui si l’on ajoute les 13% qu’elle entend ponctionner sur les recettes aux guichets – ou 50 millions si l’envie lui en prenait, nous devrions passer à la caisse sans broncher en vertu de ce protocole ? C’est une plaisanterie ! Vu la situation, nos avocats sont au travail pour lever cet obstacle.» 

Il précise ensuite sa pensée dans une formule savoureuse : « Il [Jean-Pierre Foucault] doit bien comprendre que l’OM ne joue pas à qui veut gagner des millions, mais à qui ne veut pas en perdre ! »

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Et de conclure : « Nous sommes suffisamment professionnels et déterminés pour mener à bien toutes les démarches nécessaires [à jouer dans un stade de repli, NDLR]. Nous les avons même entamées depuis plusieurs jours. Et ce dossier a bien avancé. Notre seul regret, et il est énorme, est de nous trouver dans une situation qui nous contraigne à priver les Marseillais d’un spectacle qui s’annonce excitant à l’orée de la nouvelle saison.»

• 6 juillet 2014
Yves Moraine, maire des 6e et 8e arrondissements, estime que le nouveau stade « permettra à l’OM de récupérer 14 à 15 millions de recettes supplémentaires par an, notamment avec 5.000 nouvelles places à prestations (VIP)». Selon l’élu proche de Jean-Claude Gaudin, en récupérer la moitié semble donc « raisonnable ». Il ajoute néanmoins que la municipalité est «toujours ouverte à la négociation».  

N’en jetez plus… 

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Que s’est-il donc passé pour que la situation s’envenime de la sorte ? Quel est le véritable ressort de cette crise ? Quelles sont les motivations des uns et des autres ?

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A propos de Toti


Pixelliste iconoclaste, feuilliste acescent, il gâche le temps libre de tous ceux qui se risquent à lire sa prose et le sien à suivre l'OM.
Article lu 4917 fois, écrit le par Toti Cet article a été posté dans Edito et taggé , , , , , , , . Sauvegarder le lien.

4 Réponses pour Chronique d’un stade critique, acte I

  1. Dommage que vous ne parliez pas des modalités de remboursement de la part avancée par le privée à hauteur de de 23.5M par an sur… 31ans! A savoir que le stade dans 40ans aura couté plus de 800M d’euros à la mairie… Si c’est pas une association de mafaiteurs ça!

    • Bonjour, et merci de témoigner autant d’intérêt pour notre travail. 🙂

      La mention « ACTE I » dans l’intitulé de l’article est relativement claire : ce texte est le premier d’une petite série. De ce fait, la question que vous soulevez sera directement abordée parmi d’autres dans les jours qui viennent (et sous une autre plume que la mienne).

      Par ailleurs, il faut être précis sur les faits : la durée de remboursement de la redevance locative du stade s’étale bien sur 35 ans, ni plus, ni moins.
      De même, et aussi intéressant soit-il, votre point de vue omet que le loyer en question englobe, outre celui des travaux, le coût estimé de l’entretien de l’enceinte sur 35 ans. Ce n’est pas anodin et tirer des conclusions hâtives n’est pas notre motivation première.

      Comprenez que pour l’instant, nous essayons d’analyser précisément tous les faits connus avant de développer une thèse permettant d’expliquer le fond de cet imbroglio et d’offrir à ceux qui prendront le temps de nous lire, une véritable réflexion de fond (un gros travail de recherche a été réalisé en amont et plusieurs hypothèses laissent à penser que cette affaire est plus complexe qu’il n’y paraît).

      À bientôt. 😉

  2. Très bon en effet. On en sait un peu plus sur cette histoire et peut être y a-t-il des dessous cachés encore très flous… à suivre !

  3. Omlive investigation. Du lourd cet article !