Information
EDITO. Les « Football Leaks » reviennent hanter Manchester City, à l’inverse d’un PSG au dossier tout aussi lourd
challenges.fr
En 2018, les « Football Leaks » révélaient comment Manchester City et le PSG avaient contourné le fair-play financier avant d’être punis sans trop de zèle par l’UEFA. Huit ans plus tard, alors que le club anglais est frappé par un scandale sans précédent, accusé par la Premier League de 114 infractions financières, le champion de France n’a, lui, pas été inquiété par la DNCG. Le gendarme financier du foot français a regardé ailleurs.
Le 14 octobre prochain, le PSG se déplacera à l’Etihad stadium pour affronter Manchester City, en Ligue des champions. Sur le terrain, les champions d’Europe parisiens retrouveront l’une des meilleures équipes du continent, actuel leader du championnat d’Angleterre, malgré le départ à la fin de la saison dernière de son mythique entraîneur depuis dix ans, Pep Guardiola.
Côté sportif, tout va (encore) bien pour City. Du côté des loges VIP, en revanche, le champagne n’a plus de bulles et possède un goût de mauvais cidre. L’un des clubs les plus riches du monde (829,3 millions d’euros de revenus en 2025, d’après Deloitte) se trouve au bord du précipice. Mardi dernier, la Premier League (organisateur du championnat anglais de première division) a publié une première version du rapport de la commission indépendante qu’elle a saisie en février 2023. Il reconnaît Manchester City coupable de 114 infractions financières (« montage financier déguisé » et « accords commerciaux fictifs ») durant la période 2009-2018, pour un total d’un milliard d’euros.
Les sanctions ne sont pas encore connues, mais en Angleterre, c’est déjà l’hallali. Les rivaux de « City » rivalisent d’imagination pour punir les coupables : retrait massif de points, restitution des titres « volés », voire rétrogradation directe en Championship (deuxième division). Et les médias n’y vont pas non plus avec le dos de la petite cuillère. L’éditorialiste de The Independent Miguel Delaney évoque « possiblement le système de triche industriel le plus sophistiqué de l’histoire des scandales sportifs ».
Manchester City et les « Football leaks » de 2018
Dans le rapport de la commission indépendante, les scoops ne sont pourtant pas si nombreux. Dès 2018, les « Football leaks », révélées en France par Mediapart, avaient décortiqué les mécanismes de dopage financier utilisés par des « Cityzens » (le surnom des joueurs, dirigeants et fans de Manchester City) sans scrupule.
Lorsqu’en septembre 2008, le fonds d’investissement Abu Dhabi United Group (ADUG) rachète le club de Manchester, ses nouveaux dirigeants émiratis souhaitent dépenser très vite beaucoup d’argent. Leur nouvelle acquisition se présente comme un club vieillot qui n’a plus remporté de titre depuis trente-deux ans. Ils veulent en faire l’un des joyaux de la Ligue des champions. Problème pour le cheikh Mansour bin Zayed Al Nahyane et ses affidés : la Premier League pour le championnat anglais, et l’UEFA pour les compétitions européennes, ont imposé des règles de fair-play financier qui empêchent un propriétaire de club de dépenser plus d’argent qu’il n’en gagne. Paris truqués et corruption : la face sombre du sport business
Les « Football leaks » de 2018 sont donc les premières à exposer publiquement comment Manchester City aurait contourné l’obstacle. « À Manchester City, le patron paie les sponsors pour qu’ils financent le club », résumait Mediapart en titre de son article.
Prenons un cas précis, celui d’Etihad Airways, particulièrement symbolique, car la compagnie aérienne émiratie sponsorise le maillot des « Blues » et a donné son nom à leur stade. En 2013, Etihad a soi-disant signé un énorme chèque de 35 millions de livres (41 millions d’euros) à Manchester City. Un leurre, car d’après les « Football leaks », le sponsor s’est contenté de verser une somme beaucoup plus raisonnable de 8 millions de livres. C’est le fonds d’investissement propriétaire du club, l’ADUG, qui a complété secrètement à hauteur de 27 millions.
Infantino à la manœuvre pour éviter à City et au PSG de trop grosses sanctions
Les « Football leaks » de 2018 épinglaient un second club : le Paris Saint-Germain. Au moment du rachat du PSG en 2011, ses nouveaux propriétaires qataris s’étaient trouvés face à la même difficulté que leurs rivaux émiratis de City. À savoir injecter le maximum d’argent dans une équipe loin du standing espéré (un seul trophée européen pour le PSG avant le rachat), en donnant l’impression de respecter le fair-play financier. Les dirigeants du PSG s’y étaient pris différemment de ceux de City. Au lieu de compléter directement les sommes versées, ils avaient préféré surévaluer la valeur des contrats de sponsoring.
En août 2012, le PSG et Qatar Tourism Authority (QTA) avaient par exemple signé un contrat record de « promotion de l’image du Qatar » pour 1,075 milliard d’euros sur cinq ans. On ne peut pas dire que QTA ait été particulièrement exigeant sur les contreparties à une telle somme : le sponsor n’apparaissait même pas sur le maillot du PSG et était loin d’envahir les panneaux publicitaires du Parc des Princes. Des experts mandatés par l’UEFA estiment qu’en 2012-2013, la valeur commerciale des prestations de QTA au PSG représentait environ 3 millions d’euros alors que QTA en avaient versé 197 de plus (200 millions) ! Les comptes opaques du Paris-Saint-Germain
L’UEFA avait sévi, avec à la manœuvre, son secrétaire général de l’époque, un certain Gianni Infantino, aujourd’hui très controversé président de la Fifa… « Il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour s’assurer que Manchester City et le PSG reçoivent tout juste une amende, ce qui évitait des investigations plus poussées, lesquelles auraient pu conduire à une exclusion de la Ligue des champions pour les deux clubs », accusait, mercredi, sur X, Rui Pinto, le lanceur d’alerte à l’origine des « Football Leaks ».
Avec une amende de seulement 60 millions d’euros, dont quarante conditionnels et récupérables en cas de « bonne conduite », Manchester City et le PSG s’en étaient en effet très bien sortis. Jusqu’à aujourd’hui pour le club anglais. Car dès décembre 2018, soit quelques semaines après la publication des « Football Leaks », la Premier League lançait ses propres investigations sur Manchester City. Elle devait déboucher sur les 114 infractions financières officiellement recensées depuis mardi.
LA DNCG ne s’intéresse pas au fair-play financier
En France, les autorités n’ont pas fait preuve de la même curiosité. La Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG), le gendarme financier du football français, n’a pas estimé nécessaire d’ouvrir une enquête supplémentaire sur un éventuel dopage financier du PSG, malgré les « Football leaks » et les sanctions de l’UEFA. « Le PSG est contrôlé par la DNCG, chaque saison, comme tous les autres clubs professionnels français. Les Football leaks n’ont pas révélé d’éléments inconnus de la DNCG : le contrat QTA était public depuis décembre 2012 et figurait dans nos rapports publiés », explique à Challenges Jean-Marc Mickeler, le président de la DNCG depuis 2017.
Mais comment ce contrat QTA jugé délictueux par l’UEFA a-t-il pu être considéré comme sans tache par la DNCG ? « Nos missions sont différentes. La DNCG vérifie qu’un club peut honorer ses engagements. Les sommes versées par QTA étaient réelles, encaissées et documentées. Le fair-play financier de l’UEFA répond à une autre logique », complète Jean-Marc Mickeler. Bref, la DNCG n’a pas pour mission de veiller au bon respect du fair-play financier. Son problème est de sanctionner les clubs dont les propriétaires n’ont pas assez d’argent, pas ceux qui en ont trop.
Entre la France et l’Angleterre, le contexte est très différent. Chez nous, un seul club-État tout puissant, sans rival, le PSG, et des équipes aux noms souvent prestigieux (Lyon, Marseille, Nantes, Bordeaux…), mais aux finances de plus en plus incertaines, voire catastrophiques, à cause de la mauvaise gestion de leurs propriétaires et de la chute libre des droits télé. De l’autre côté de la Manche, un « Big six » (Manchester City et United, Arsenal, Chelsea, Tottenham, Liverpool) détenu par des milliardaires où tous les « coûts » sont permis, jusqu’à ce que l’arbitre (La Premier League) sorte son carton rouge. Le Qatar a donc bien fait de racheter le PSG plutôt qu’un club anglais. Circulez, il n’y a rien à voir : en 2018, le gendarme financier du football français a regardé ailleurs.