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Profil Ronald Lauder, le milliardaire qui a fait naître l’obsession groenlandaise de Trump
En 2018, l’héritier de l’empire cosmétique aurait soufflé au président américain l’idée de conquérir le Groenland. A 81 ans, il incarne avec d’autres milliardaires cette diplomatie parallèle où se croisent intérêts privés et stratégiques.
«Où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ?» s’interrogeait en décembre sur France 2, à propos de Donald Trump, un Jordan Bardella en panne d’imagination. D’où le président américain tire-t-il toutes ses idées, des plus fantasques aux plus agressives ? est-on tenté d’ajouter. Car depuis le début du mois, la litanie de ses agissements et suggestions - capturer Nicolás Maduro dans son palais, frapper les cartels mexicains ou le régime iranien, déployer l’armée à Minneapolis, conquérir le Groenland, présider un «conseil de paix» censé supplanter l’ONU, asphyxier l’Europe sous les droits de douane - donne le tournis.
Dans le cas du Groenland, aujourd’hui au cœur du chantage commercial de Washington envers plusieurs pays européens, dont la France, l’histoire remonte à 2018. Donald Trump convoque alors dans le Bureau ovale son conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, pour lui soumettre une idée soufflée par un proche : acheter l’immense territoire arctique. «Un de mes amis, un homme d’affaires très expérimenté, pense que nous pouvons acquérir le Groenland. Qu’en penses-tu ?» lance Trump. Bolton relatera la scène à deux journalistes réputés, Peter Baker et Susan Glasser, pour leur livre The Divider, publié en 2022.
Bolton identifie vite l’auteur de la suggestion : Ronald Lauder, milliardaire, héritier de l’empire cosmétique Estée Lauder, et ami de Trump depuis soixante ans. Grand donateur républicain, Lauder, 81 ans, est une figure new-yorkaise influente, à la croisée de la diplomatie, des affaires et de la philanthropie. En 2018, il ne se contente pas de souffler l’idée groenlandaise à Trump : il propose aussi de servir de médiateur avec le Danemark. Mais lorsque le Wall Street Journal révèle en août 2019 l’appétit de la Maison Blanche, la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, qualifie le projet d’«absurde». Trump annule aussitôt sa visite d’Etat au Danemark.
Points d’ancrage au Groenland
Six ans plus tard, ce qui passait pour une lubie délirante se révèle une obsession stratégique, alimentée et défendue par Ronald Lauder lui-même, en privé comme en public. En février 2025, peu après le retour de Trump à la Maison Blanche, le milliardaire signait une tribune dans le tabloïd New York Post plaidant pour l’expansion américaine en Arctique. «Le concept de Trump concernant le Groenland n’a jamais été absurde – il était stratégique, écrivait-il. Sur le grand échiquier du pouvoir mondial, la géographie détermine le destin. L’Arctique, jadis une contrée gelée sans importance, est désormais la ligne de front de la compétition et de la coopération stratégique.»
Lauder y décrit une île riche en terres rares, cruciales pour les technologies de pointe, les armements avancés et l’intelligence artificielle. Washington doit agir vite, affirme-t-il, avant que d’autres puissances ne s’y installent – exactement l’argument repris par Trump, qui évoque des menaces russes et chinoises pour justifier la prise de contrôle du Groenland. «En agissant dès maintenant avec vision et détermination, Trump peut garantir le leadership américain dans l’Arctique pour les générations à venir, tout en aidant le Groenland à réaliser ses aspirations en tant que partenaire, allié et peut-être, un jour, membre de la famille américaine», écrivait encore Lauder.
En bon multimilliardaire, Ronald Lauder ne défend toutefois pas que l’intérêt général. Ces dernières années, il a discrètement multiplié ses propres points d’ancrage sur le territoire autonome, entre investissements privés et réseaux politiques. Selon une enquête du quotidien danois Politiken, publiée en décembre, il détient désormais des participations dans deux sociétés : Greenland Water Bank, productrice d’eau minérale haut de gamme, et le Greenland Investment Group, porteur d’un vaste projet hydroélectrique destiné à alimenter une future fonderie d’aluminium.
A la tête de ces deux structures modestes figure, de façon inattendue, une personnalité de poids : Josette Sheeran, ancienne sous-secrétaire d’Etat adjointe sous Condoleezza Rice et ex-directrice du Programme alimentaire mondial de l’ONU. Les deux associés locaux de Lauder, Svend Hardenberg et Jorgen Wæver Johansen, sont eux aussi très introduits : le premier a conseillé le Premier ministre groenlandais et dirigé la compagnie nationale d’électricité ; le second, ex-ministre et chef local du parti au pouvoir à Nuuk, est l’époux de Vivian Motzfeldt, ministre groenlandaise des Affaires étrangères.
Cet enchevêtrement de liens familiaux, politiques et économiques alimente les soupçons, au Groenland comme au Danemark. Pour Marc Jacobsen, professeur associé au Collège royal danois de défense, cité par Politiken, le diagnostic est clair : «Il serait stupide d’être naïf dans ce contexte. Il s’agit clairement d’un investissement stratégique de sa part. C’est probablement un moyen de s’attirer les bonnes grâces de Trump et de trouver différents canaux de communication avec l’élite groenlandaise.»
Des intérêts en Ukraine
Au regard du parcours de Ronald Lauder, cette fusion des affaires et de l’influence politique n’a rien d’étonnant. Diplômé de la prestigieuse école de commerce Wharton, où il rencontre Trump dans les années 1960, il occupe ensuite des postes clés sous la présidence Reagan, au Pentagone puis comme ambassadeur en Autriche. Battu lors de la primaire républicaine pour la mairie de New York en 1989, il se retire de la politique élective sans jamais quitter les cercles du pouvoir. Président du Congrès juif mondial depuis 2007, grand collectionneur d’art et cofondateur de la Neue Galerie à New York, il a tissé un réseau d’influence transcontinental. Le mari de sa fille, Kevin Warsh, est présenté comme le favori de Trump pour succéder à Jerome Powell à la tête de la Réserve fédérale américaine.
Les intérêts de Ronald Lauder ne se limitent d’ailleurs pas au Groenland. D’après des documents révélés par The Guardian, Lauder appartient aussi à consortium minier ayant décroché ce mois-ci un contrat pour exploiter un gisement de lithium en Ukraine, conséquence de l’accord signé en mai entre la Maison Blanche et Volodymyr Zelensky. Cette imbrication entre diplomatie et business est au cœur du système Trump. «Trump a tendance à obtenir ses informations et à prendre ses décisions en s’appuyant sur des conversations avec d’anciens partenaires de golf, des avocats impliqués dans ses procès et des partenaires commerciaux. Ce sont des gens comme Ronald Lauder», explique Rasmus Sinding Sondergaard, chercheur à l’Institut danois d’études internationales, à Politiken.
L’offensive groenlandaise du président américain, plus frontale que jamais, s’inscrit pleinement dans cette logique. Derrière les menaces d’annexion et de guerre commerciale avec l’Europe se dessine une vision du monde fondée sur la force et le mépris des alliances. Une vision nourrie par des hommes comme Lauder, pour qui les cartes représentent moins des Etats souverains que des opportunités. «Connaître le Groenland, c’est comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’un autre atout stratégique : c’est la prochaine frontière de l’Amérique», écrivait-il dans sa tribune, convoquant l’imaginaire de la conquête de l’Ouest. Une frontière à conquérir, donc. Et à monétiser. Dans cette partie d’échecs arctique, Ronald Lauder n’est assurément pas le seul joueur. Mais il a déjà commencé à avancer ses pions.