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Interview «On a l’impression de voler» : dans l’œil de Martin Bochatay, pilote de drone sur les pistes des JO d’hiver
L’utilisation des drones FPV, des machines à effet immersif, s’est généralisée dans le ski alpin. Le pilote français, qui couvre les épreuves féminines de cette discipline aux Jeux olympiques à Cortina, raconte les sensations de son métier.
ParSabrina Champenois
Publié aujourd'hui à 12h20 / Libération
Des images au plus près de l’athlète, à couper le souffle, qui donnent au spectateur d’être Tadej Pogacar franchissant la ligne d’arrivée à Nice, glanant le Tour de France 2024, ou Marco Odermatt qui dévale la Streif à Kitzbühel : les drones, en particulier les FPV (pour «first person view») qui permettent des prises de vues immersives, révolutionnent ces dernières années la retransmission des événements sportifs. Notamment ceux du ski alpin, où leur emploi s’est généralisé. Martin Bochatay, pilote qui couvre les épreuves féminines de ski alpin des JO de Milan-Cortina, nous explique comment ça marche.
Comment êtes-vous devenu pilote de drone ?
J’ai commencé par travailler dans l’audiovisuel, côté production, logistique des tournages. En parallèle, fin 2016, j’ai découvert les drones FPV. A la base, c’est un hobby : des courses entre drones. Très vite, je me suis dit qu’il y avait un sacré potentiel, de pouvoir faire bouger une caméra comme ça. Donc entre deux tournages, j’ai commencé à explorer ce potentiel, et je suis devenu accro, je me suis entraîné à haute dose. C’est vraiment une nouvelle discipline à apprendre, rien à voir avec les drones classiques, et à l’époque il n’existait pas les simulateurs d’aujourd’hui. J’en ai cassé et réparé beaucoup… Maîtriser cette machine m’a pris deux ans. J’ai montré mes premières images de ski free-ride en 2018, les gens n’en revenaient pas. Quand je me suis senti prêt, en 2019, je suis allé voir un producteur auquel j’ai montré ce qu’on était capables de faire et deux semaines après, il me contactait pour un événement sportif. C’était parti, et à fond. Au sein de ma société, Menga FPV, on travaille sur beaucoup de choses, du sport mais aussi de l’artistique, films, pubs, spectacles.
Quels atouts ont les drones FPV ?
Ils sont destinés à un effet immersif, en direct. Ceux que j’utilise sont vraiment spécifiques, on les a développés et fabriqués nous-mêmes. Ils nous permettent d’avoir une réactivité incroyable, une grosse vitesse de pointe et un contrôle sur absolument tous les paramètres de la machine. Or, sur une course, il se passe énormément de choses en même temps. Le pilote porte des lunettes qui permettent de voir exactement ce que voit le drone ; d’ailleurs, c’est bien simple, on a l’impression de voler. Quand je mets mes lunettes, je déconnecte complètement mon corps, et mon esprit est dans la machine… C’est très prenant, le cerveau croit vraiment qu’on est avec les athlètes, donc on se prend des montées d’adrénaline incroyables. Dans le même temps, il faut être hyper concentré, gérer une belle ligne, ne pas faire d’erreur.
Les drones semblent parfois frôler les athlètes…
La sécurité est le paramètre le plus lourd. Un pilote de FPV doit constamment se demander, qu’est-ce qui pourrait se passer ? Parce que rien n’est infaillible. L’enjeu majeur, c’est le placement du drone. Une machine qui casse, ça peut être impressionnant visuellement mais en réalité, ce n’est pas grave. Ce qui peut l’être, c’est qu’elle gêne ou blesse l’athlète ou du public, même si les machines qu’on utilise ne pèsent même pas 600 grammes, donc l’impact est hyper réduit, la machine perd de la vitesse très rapidement. Rien à voir avec le gros drone qui s’est écrasé derrière Marcel Hirscher en plein slalom, à Madonna di Campiglio en 2015. Il aurait pu prendre 15 kg sur la tronche… ça a fait scandale, à raison. A l’époque, on découvrait ces machines, on ne savait pas vraiment les utiliser de manière sécurisée.
Le drone n’est jamais très haut, pour garder la dimension immersive, mais ma règle, c’est de n’être jamais devant ou à côté des athlètes. Concernant la distance de sécurité, elle va varier : plus la discipline va vite, plus elle va être grande. En slalom, par exemple, on peut se permettre de se rapprocher parce que ça ne va vraiment pas vite, donc si le drone tombe, il va faire maximum un mètre et finir dans la neige. Dans les disciplines de vitesse, on va rester une dizaine de mètres derrière : mettons que le skieur soit à 120 km/heure, si le drone a un souci, il va rapidement perdre de la vitesse et quand il va toucher le sol, l’athlète sera déjà bien loin. Ça pourrait être dangereux si on était devant, à côté ou au-dessus. On veille aussi à ne pas déranger les skieurs. Le son, ils disent ne pas l’entendre. Par contre, l’ombre du drone est un vrai problème : souvent, les pistes sont en face nord, pour qu’elles restent bien froides ; du coup, le soleil est dans le dos du skieur et du drone, dont l’ombre peut se déplacer devant ou sur les côtés de l’athlète. Donc il faut absolument repérer avant la compétition où elle va être et où se placer pour ne pas gêner.
A Cortina, vous allez filmer les épreuves féminines du ski alpin. Quelle préparation suppose cette couverture ?
Le processus comprend toujours plusieurs phases. Avant celle de l’installation du matériel, il y a celle des repérages, quelques mois plus tôt. Pilotes, réalisateur, producteurs, on vient tous ensemble, pour identifier ce qu’on veut et peut faire, avec quels moyens humains et techniques et quel budget, et en établissant une analyse des risques très précise. Ce n’est qu’ensuite qu’on met en œuvre les moyens techniques. Les pistes de la Coupe du monde sont en général préparées avant que la neige arrive parce que les ouvriers vont installer des échafaudages pour les caméras, c’est la même chose pour les signaux entre drones et pilotes.
Il y a une règle, c’est que le drone soit toujours «à vue» du pilote. Parce que c’est la loi et pour des raisons techniques : le pilote et le drone échangent constamment des signaux et il ne faut pas d’obstacle (comme un rocher ou un arbre) qui pourrait les perturber. Sinon ça pourrait devenir dangereux, et la qualité de l’image être altérée. Donc tout est décidé en amont et quand on arrive, on sait où se positionner, nos tours sont en place s’il y en a, on a des sortes d’Algeco avec l’électricité, le chauffage, où on peut installer notre matériel.
Pour que le drone soit toujours à vue, il faut forcément que vous soyez sur une tour non ?
En général, mais pas forcément. Pour la descente de Kitzbühel, par exemple, je n’en avais pas besoin, j’étais positionné à un endroit où je pouvais vraiment voir la zone de vol. Ça dépend vraiment du terrain et de ce qu’on doit faire. Parfois, on peut n’avoir qu’une seule position. Là, à Cortina, j’ai trois équipes de drones, répartis sur quatre positions. On en a une au départ de la descente, pour faire des ambiances et ce qu’on appelle des «beauty shots», des images très cinématiques, très aériennes, pour montrer le lieu spectaculaire que sont les Dolomites. Deux personnes se chargent de ce drone-là.
La deuxième position, la mienne, se situe à un endroit très caractéristique de la descente de Cortina, où les skieurs passent à côté d’une falaise. Je m’occupe uniquement de piloter mon drone FPV. Tous les mouvements de la caméra, c’est moi. Je travaille avec deux personnes. La première est ce qu’on appelle un observateur visuel et technicien : il est chargé de préparer le drone, changer les batteries, s’assurer que le drone revient en bon état à chaque fois, prêt à redécoller. C’est un rythme assez dur parce que pour être le plus léger possible, on limite l’autonomie : environ six minutes, ce qui veut dire qu’on va changer la batterie à chaque athlète, même si on ne va pas nécessairement les filmer tous. Pour éviter un schéma répétitif, le réalisateur varie les effets, et on s’adapte au fur et à mesure à ses demandes – on est tous reliés par des oreillettes. Et puis ce drone est une caméra spéciale, il faut pouvoir s’en passer. Par exemple, en cas de conditions météo défavorables comme trop de vent, il faut tout de même que les spectateurs puissent regarder la course de manière normale.
Comment ne pas être happé par l’image ?
Grâce à l’observateur visuel. Il est nécessaire et obligatoire dans le cas du FPV, tout simplement parce que le pilote ne voit que ce que le drone voit. Donc c’est lui qui va nous dire ce qui se passe autour, par exemple que des gens passent sur la piste, qu’il y a des oiseaux qui arrivent, un hélico… Il est vraiment les yeux du pilote. Le troisième membre est un ingénieur ou technicien haute fréquence, qui est en charge de tout l’aspect technique du live, les antennes, le récepteur, la qualité de l’image, les échanges avec la régie…
Le troisième drone que nous avons à Cortina est aussi un FPV mais tout petit, il fait moins de 250 grammes. Avec lui, on a le droit de voler proche des gens (mais jamais au-dessus) et on l’utilise un peu comme une caméra qui peut aller partout dans la raquette d’arrivée. Il va montrer toute cette zone, l’athlète qui franchit la ligne, le public… C’est un drone qui ne peut pas aller aussi vite, du coup il est inoffensif. D’ailleurs il ressemble à un petit jouet, mais il a la même qualité d’image que celui que j’utilise.
Quelle est la difficulté majeure du pilotage FPV ?
Certains pilotes refusent ces conditions, disent qu’ils ne pourraient pas gérer la pression d’être en live devant des millions de personnes, avec aucun droit à l’erreur. Moi, c’est aussi ce qui me motive. Le FPV permet à mes yeux le cadrage et le pilotage les plus purs qui soient, parce que tout tient aux doigts du pilote et à ses décisions, et il n’y a pas de deuxième prise, c’est un moment unique. Et puis je viens du ski, de Chamonix, et j’ai vraiment l’impression de partager un bout de la piste avec les athlètes.