Jean-Marc Mickeler : «Le football français a vécu au-dessus de ses moyens»
L'Équipe
Jean-Marc Mickeler, le président de la DNCG, révèle que le secteur professionnel va enregistrer une nouvelle perte d'exploitation supérieure au milliard d'euros à la fin de la saison. Et l'encourage à réagir.
Le patron de la DNCG (Direction nationale du contrôle de gestion) explique que la baisse des droits télé n'est pas la seule cause du marasme dans lequel se trouve le secteur professionnel français. Selon lui, il doit faire évoluer son modèle et être plus égalitaire s'il veut s'en sortir.
« Les clubs professionnels ont connu une perte d'exploitation de 1,4 milliard d'euros au 30 juin 2025. C'est alarmant.
Ces chiffres sont en ligne avec ce que la DNCG avait anticipé et communiqué aux clubs il y a un an. Ce déficit résulte d'un effet de ciseau bien identifié : une contraction des revenus _ droits audiovisuels en premier lieu _ face à une structure de charges dimensionnée pour un environnement qui n'existe plus. Les clubs ont su néanmoins dégager 886 millions d'euros de plus-values de cessions, ramenant la perte nette à 542 millions.
La DNCG a pourtant prévenu les clubs depuis plusieurs saisons qu'ils devaient baisser cette masse salariale. Sans effet...
Il faut résister à cette lecture. Un club de football ne pivote pas en une saison, la correction prend du temps et doit être anticipée. Ce qui est significatif, c'est qu'aujourd'hui elle est engagée et mesurable. Sur les clubs présents en Ligue 1 lors des trois dernières saisons, la réduction moyenne de masse salariale avoisine 25 %. Certains clubs ont accompli des efforts considérables. Et les actionnaires ont été une nouvelle fois au rendez-vous en apportant massivement des contributions financières qui ont permis d'éviter des situations bien plus difficiles.
Quelles sont les perspectives pour la saison actuelle ?
Sur la base des éléments dont nous disposons, le déficit d'exploitation restera vraisemblablement au-dessus du milliard d'euros. Les résultats des cessions de joueurs, déjà effectuées ou anticipées d'ici le 30 juin, devraient se situer autour de 800 millions d'euros. Notre meilleure estimation à ce stade nous conduit vers une perte nette de l'ordre de 500 millions d'euros, un niveau comparable à la saison précédente.
Comment expliquer cette situation alarmante. La faute aux droits télé ?
La DNCG porte ce diagnostic depuis plusieurs années, y compris dans des périodes où les droits domestiques étaient à des niveaux bien supérieurs : le football professionnel français a vécu au-dessus de ses moyens. La baisse des droits télé est la touche finale d'un déséquilibre qui s'est construit sur cinq ou six saisons, avec l'épisode Mediapro, la période Covid, et une progression des masses salariales qui n'a jamais été véritablement corrélée à l'évolution réelle des revenus. Ce que la chute des droits domestiques a provoqué, c'est une prise de conscience collective et accélérée que ce déséquilibre ne pouvait plus être différé.
L'OL a 200 millions d'euros de déficit au 30 juin dernier, Marseille, plus de 100 millions d'euros... Ces résultats sont très inquiétants...
Ces deux situations sont très différentes et appellent des lectures distinctes. Sur Lyon, la nouvelle équipe dirigeante a répondu présent avec une réactivité et une détermination qui forcent le respect. La réduction de masse salariale opérée en une saison est sans précédent dans l'histoire récente du football professionnel français. C'est un effort considérable, et nous le reconnaissons pleinement.
Sur Marseille, le club a fait le choix de l'ambition sportive maximale en anticipant des revenus européens qui ne se sont pas matérialisés au niveau espéré. Franck McCourt et la nouvelle direction ont parfaitement conscience des ajustements qui s'imposent. Ce sont deux clubs emblématiques, portés par des actionnaires engagés. Notre rôle est de les accompagner vers le rééquilibrage, pas de les fragiliser.
Êtes-vous favorable à une évolution du partage des droits télé ? Aujourd'hui, les clubs européens bénéficient de 100 % des droits internationaux et ont les recettes des Coupes d'Europe. Les autres ont très peu...
La DNCG n'a pas vocation à prescrire une formule de répartition. En revanche, elle a une vision claire sur ce que commande le sens commun. L'allocation exclusive des droits internationaux aux clubs européens a été établie dans un contexte où l'on anticipait un milliard d'euros de droits télé au total. Ce contexte a radicalement changé. Maintenir par principe une répartition figée, assortie d'une clause d'unanimité qui rend toute évolution structurellement impossible, est une position qui nous semble difficile à défendre collectivement.
Des clubs ont consenti des efforts considérables _ réduction de masse salariale, ajustement de leurs ambitions, soutien de leurs actionnaires. Pour certains d'entre eux, deux ou trois millions d'euros supplémentaires de revenus annuels ne sont pas anecdotiques. Nous appelons simplement au sens commun sur ce sujet, dans l'intérêt de la valeur collective du Championnat, dont tous les clubs, européens ou non, sont les bénéficiaires.
La ">réforme de la gouvernance doit être votée le 18 mai à l'Assemblée. Est-elle la solution pour sauver le football français ?
La réforme du cadre de gouvernance est nécessaire. Mais un cadre, aussi bien conçu soit-il, ne produit des résultats que si les acteurs qui l'habitent partagent une ligne directrice commune. Ce qui nous préoccupe à la DNCG, c'est moins la forme que prendra cette réforme que la capacité collective à l'exécuter avec une vision partagée et une majorité solide. On ne bâtit pas durablement sur la division. Or, dans les échanges que nous avons régulièrement avec les présidents, nous ne sentons pas encore se dégager cette convergence forte qui serait indispensable. La loi peut créer les conditions d'une meilleure gouvernance. Elle ne se substituera pas à la volonté des acteurs de faire primer l'intérêt collectif sur les intérêts particuliers de chacun. »