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«Trump saute du coq à l’âne et parle de ses fesses» : les traducteurs face au langage de plus en plus «foutraque» du président américain
Depuis son accession à la Maison Blanche, la transcription des discours de Donald Trump constitue un véritable casse-tête pour les traducteurs et journalistes. Ces derniers temps, son lexique alternatif, ses incohérences et ses outrances se sont encore accentuées.
Par Elsa de La Roche Saint-André
Publié le 04/04/2026 à 8h42
Depuis le début de la guerre avec l’Iran, pas un seul jour ne passe sans que l’on entende Donald Trump. Le président américain multiplie les déclarations, sur son réseau Truth Social, auprès de la presse américaine et étrangère, ou dans des adresses à la nation. Quitte, parfois, à ne rien dire de neuf, voire à tenir des propos contradictoires. Cette omniprésence du chef de la première puissance mondiale nourrit de nouveau les débats sur ses aptitudes oratoires et son état psychique. Ses discours, bourrés de fautes de syntaxe, d’interminables digressions et de formules outrancières, mettent au défi les professionnels chargés de les retranscrire. «Un enfer à traduire, glisse en off une ancienne responsable d’une grande chaîne d’info française à CheckNews. Si ça ne tenait qu’à moi, on arrêterait de les diffuser» à la télé.
Le sujet a également été relancé par la circulation sur les réseaux sociaux, ces dernières semaines, d’une vidéo faisant état des difficultés auxquelles sont confrontés les traducteurs. Remontant à 2024, elle avait été publiée sur le compte TikTok d’un comédien qui dit avoir suivi des études de traduction. «On a fait un exercice sur Donald Trump parce qu’il soulève une question très importante pour la discipline : comment on traduit quelqu’un d’incohérent ?» exposait-il face caméra. Rien que sur TikTok, sa vidéo cumule près d’un demi-million de vues.
«Lost in Trumpslation»
De fait, la question n’est pas nouvelle. Depuis 2015, date d’entrée de Donald Trump dans le monde politique américain, son langage est scruté de près. Au printemps 2016, au début de la campagne présidentielle, une étude réalisée par les linguistes de l’université Carnegie-Mellon de Pittsburgh révélait que le niveau lexical de l’homme d’affaires était inférieur à celui de tous ses rivaux et prédécesseurs à la Maison Blanche, et comparable aux acquis d’un élève en classe de 6e. Après sa première élection, et donc la première investiture de Trump, nombre d’articles de presse s’interrogeaient sur les défis attendant les traducteurs. «Faut-il traduire Trump comme il parle […] ou lisser sa syntaxe hachée et risquer de laisser penser qu’il s’exprime normalement, comme n’importe quel autre chef d’Etat ?» problématisait un billet de blog publié sur le site du journal le Monde, titré «Lost in Trumpslation», ou «perdu en Trumpduction».
Dix ans plus tard, Trump n’a pas vraiment évolué. Si ce n’est qu’il a dix ans de plus. «Ses discours sont de pire en pire, tous ses traits se sont renforcés, ce qui est finalement assez commun chez les gens qui vieillissent», constate Benjamin Peylet, traducteur indépendant et auteur du livre les Pires citations de Donald Trump. «Mais à part ça, il parle toujours à peu près de la même manière, avec le même genre de vocabulaire, et se livre au même genre d’outrances, de façon juste plus intensive, complète Bérengère Viennot, traductrice de presse, qui a aussi écrit sur le président américain, sur le site du média Slate et dans son livre la Langue de Trump. La différence principale aujourd’hui, c’est l’attention qu’on lui prête. Au début, il n’était pas du tout pris au sérieux, on pensait que c’était une anomalie de l’histoire qui allait vite disparaître. Désormais, on n’est plus sidéré, mais parfois encore étonné par sa façon de s’exprimer.»
Recours renforcé aux jurons
Alors, qu’est-ce qui fait du dialecte trumpien, ou «trumpese» comme le nomment les Japonais, un objet si difficile à saisir pour les interprètes ? Le casse-tête commence par le vocabulaire simpliste. Car Trump, non seulement répète en boucle les mêmes mots et expressions, à l’image de ses fameux «great job» et «great guy». Mais le chef d’Etat américain, en plus, invente son propre lexique. S’agissant de l’Iran, il a employé le barbarisme «mutilization» pour évoquer la mutilation des femmes iraniennes – sans qu’on sache bien, par ailleurs, à quoi il faisait référence. Il a aussi parlé d’une excursion militaire, au lieu d’une incursion, comme s’il s’agissait d’une simple promenade touristique. «Chaque fois qu’il fait une bourde, il reprend le même mot à l’envi dans les discours suivants pour montrer qu’il ne s’est pas trompé, pour ne pas avoir à reconnaître son erreur», note Benjamin Peylet. Dans ses écrits, il commet des fautes sur de l’orthographe basique, comme lorsqu’il utilise «witch» (sorcière) à la place de «which» (qui/que).
A ce vocabulaire pauvre voire douteux s’ajoute une syntaxe hachée, décousue, faite de phrases courtes, de termes simplement accolés, de raisonnements soudainement entrecoupés de mots improbables et de déclarations jamais achevées. «Même s’il finit en l’air comme on dit, ce qui nous sauve, c’est qu’il répète cinq ou six fois la même chose par séquence, observe Vincent Souriau, le correspondant de Radio France internationale à Washington. D’ailleurs, le caractère hyper répétitif de ses propos est raccord avec ses obsessions sur le fond.» Dans son travail, le journaliste radio doit aussi composer avec «son recours assez massif et facile à l’injure, sa propension à pourrir ceux qui sont en désaccord avec lui».
Un usage des jurons que Trump aurait renforcé ces dernières années, d’après une analyse publiée par le New York Times en octobre 2024. Dans le même travail, le quotidien américain relève que le républicain s’enfonce de plus en plus dans d’infinies digressions, épiloguant sur des thèmes qui paraissent souvent anecdotiques. «Il n’y a aucune cohésion dans ses discours, décrit Benjamin Peylet. Il part dans tous les sens au gré des méandres de sa pensée, il saute du coq à l’âne et parle littéralement de ses fesses.» Une manie qui, selon Bérengère Viennot, traduit en fait une véritable «stratégie» consistant à «semer la confusion dans les esprits, avant de passer des messages très binaires et très manichéens que l’intellect est ravi d’attraper pour enfin se reposer». Un mode de communication que Trump lui-même a baptisé, en pleine campagne pour sa seconde élection, «la technique du tissage».
La forme aussi cruciale que le fond
L’intervention que Trump a livrée le 27 mars à Miami, devant un parterre d’investisseurs internationaux, fournit une parfaite illustration des travers caractérisant ses discours. Tandis que le président américain évoquait une entrevue récente avec le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, il s’est aussitôt engouffré dans une longue digression sur sa relation avec le père de MBS, le roi d’Arabie Saoudite. Après avoir disserté sur ce «great guy» avec un «great son», il est retombé sur ses pattes en déclarant : «Il y a peu de temps, nous étions ensemble, il m’a regardé et m’a dit : “Vous savez, c’est incroyable. Il y a un an, vous étiez un pays mort. Aujourd’hui, vous êtes le pays le plus en vogue au monde.”» Si les médias en ont déduit que Trump citait là des propos de Mohammed ben Salmane parlant des Etats-Unis, il n’est pas possible d’en être certain tant la séquence est dénuée de logique – l’extrait reproduit par CheckNews au bas de cet article permet de mieux s’en rendre compte.
Surtout, Trump a fini par lâcher : «Il ne pensait pas que ça arriverait. Il ne pensait pas qu’il me lécherait le cul.» Même si le chef d’Etat a littéralement prononcé les mots «kissing my ass», la plupart des médias français ont préféré y subsister l’expression «lécher les bottes». C’est loin d’être la première fois que les termes «lécher le cul» sont prononcés par Trump. En avril 2023, par exemple, la question de la meilleure manière de traduire «kissing his ass» s’était déjà posée, après que Trump avait accusé Emmanuel Macron de «lécher le cul» de son homologue chinois, Xi Jinping.
Dans ces moments, «la forme du message de Trump compte au moins autant que le fond, et il est donc essentiel de rester fidèle à cette forme pour ne pas dénaturer son discours», indique Bérengère Viennot. «Les incohérences, les mauvaises formulations, la syntaxe heurtée» sont tellement «constitutives de sa manière de s’exprimer» qu’elles doivent être retranscrites, estime Benjamin Peylet. En tout cas, Vincent Souriau s’y emploie : «Je traduis au plus près ce qu’il dit car ses prises de parole, bien qu’elles paraissent foutraques et désordonnées, ont des répercussions considérables et immédiates sur l’état du monde.»
Extrait d’une intervention de Trump, le 27 mars à Miami :
«Il y a peu de temps, un homme dont nous venons de parler, le roi, le futur roi d’Arabie Saoudite. Et j’aime beaucoup le roi d’Arabie Saoudite, quel homme. Quand j’étais là-bas, nous nous sommes liés. Il me prenait par le bras pour se lever. Il était un peu frêle à l’époque, et cela remonte à longtemps, et il se porte toujours bien.
Et il me prenait par le bras pour se lever quand j’étais assis à côté de lui, puis me disait que c’était la seule fois où il avait jamais agrippé quelqu’un. Il me prenait tout le temps par le bras, et je me suis dit : «Je crois qu’il m’aime bien.» Et il m’aimait bien, et il m’aime toujours, et c’est un homme super. Je lui passe le bonjour. C’est un type super avec un fils super.
Mais il y a peu de temps, nous étions ensemble, il m’a regardé et m’a dit : «Vous savez, c’est incroyable. Il y a un an, vous étiez un pays mort. Aujourd’hui, vous êtes le pays le plus en vogue au monde.» Il ne pensait pas que ça arriverait. Il ne pensait pas qu’il me lécherait le cul. Il ne le pensait vraiment pas. Il pensait qu’il aurait juste affaire à un autre président américain raté, avec un pays en déclin.
Mais maintenant, il doit être gentil avec moi. Dites-lui qu’il a intérêt à être gentil avec moi. Dites-le lui ! Mais c’était vraiment quelque chose que je… Non, il a dit, il a dit : «Vous savez, c’est incroyable, Président.» Parce que c’est un type très intelligent, mais tout à fait ordinaire. Il a dit : «Vous savez, c’est incroyable, Président. Il y a un an»… Dans ce cas, ça faisait un an et demi ou six mois. Mais «il y a un an, vous étiez un pays mort. Maintenant, vous êtes littéralement le pays le plus en vogue au monde». Et c’était avant qu’on mette une raclée à l’Iran, vous savez. Maintenant, je pense qu’il doit dire encore plus de bien. Je pense qu’on doit aller plus vite. Mais il est fantastique. Et tout ce qu’on fait, c’est pour faire de l’Amérique l’endroit numéro 1 au monde pour faire des affaires.»