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« Les fins de règne sont toujours le quartier général des règlements de comptes » : Emmanuel Macron, le roi soleil couchant
latribune.fr
RÉCIT – Dans un an, le président achèvera son second mandat. Bien décidé à ne pas s’effacer, il prépare ses derniers mois à l’Élysée. Un compte à rebours a commencé.
En cette fin de journée d’automne, une petite réception a été organisée à l’Élysée en l’honneur de conseillers qui ont choisi de voguer vers d’autres horizons. Après son discours d’usage, Emmanuel Macron se déplace de groupe en groupe. Il aime toujours prendre le temps de saluer les invités. L’un d’eux a justement une question à lui poser : après ces plus de huit années, n’est-il pas lassé de toutes ces cérémonies à répétition où l’on tourne autour de lui comme autour d’une attraction ? La réponse est claire, directe. C’est non.
« Pour l’instant, je ne me désire pas ailleurs », réplique le chef de l’État, ajoutant faire là référence à André Breton. Quatre ans plus tôt, il a visité le musée consacré au surréaliste à Saint-Cirq-Lapopie. Sur le livre d’or de la commune lotoise où il avait choisi de s’installer après en avoir visité tant d’autres, l’écrivain avait inscrit « avoir cessé de [s]e désirer ailleurs » dès qu’il découvrit celle-ci.
Pour Emmanuel Macron, il va falloir pourtant bientôt s’imaginer une autre adresse. Une autre vie. Le 13 mai 2027, son second quinquennat sera officiellement achevé et, comme le veut la Constitution, il ne pourra en solliciter un troisième auprès des Français. Désormais, un compte à rebours est irrémédiablement enclenché. « À partir de maintenant, on ne compte plus en années mais en mois, calcule une ministre restée fidèle. Psychologiquement, ça change tout. » Le président l’a-t-il lui aussi intégré ? Longtemps, il a été un monarque superpuissant. Petit à petit, il devient un roi soleil couchant.
Les dîners avec Lecornu
Surtout ne rien laisser paraître. Le 16 avril, Emmanuel Macron reçoit 500 maires à l’Élysée. Il se met à l’écart une vingtaine de minutes avec Benoît Payan pour discuter. « On dirait qu’il est en début de mandat », confiera par la suite le maire de Marseille à Sabrina Roubache, la ministre déléguée chargée de l’Enseignement professionnel, qui a participé à leur conversation. À tous, partout, le chef de l’État s’emploie à montrer la même énergie débordante. Rue du Faubourg-Saint-Honoré, on le répète tel un mantra : il présidera « jusqu’au dernier quart d’heure ».
Afin de lester son legs, tout est fait pour que trois dossiers soient maintenant très vite bouclés : la loi sur la fin de vie, qui devrait être définitivement adoptée au Parlement à l’été, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, qui avance également rapidement au niveau européen, et la mise en route du service militaire volontaire, dont le financement sera entériné à l’Assemblée nationale lors de l’examen de la loi de programmation militaire la semaine prochaine.
Parallèlement, pour donner du sens à son récit ces prochains mois, le huitième président de la Ve République adoptera un fil conducteur : cette décennie aura été celle du renforcement de l’indépendance du pays dans un monde plus chaotique que jamais, expliquera-t-il. Ce discours lui permettra d’égrener son bilan en matière industrielle, énergétique, sanitaire, européenne… La défense de son action sera jusqu’au bout son obsession. Emmanuel Macron est toujours agacé qu’on ne dise pas que la France va beaucoup mieux que l’on ne l’affirme en permanence.
Le 6 mai 2025, il déjeune avec une douzaine de députés Horizons. « Si on vous écoute, tout le monde vote RN ! » ne peut-il s’empêcher de contester en conclusion d’un repas durant lequel ses convives lui ont dressé un tableau trop sombre à son goût. « Il ne comprend pas le vote RN. Pas une seconde ! a remarqué un ministre du gouvernement Lecornu. Pour lui, les dirigeants du Rassemblement national ne sont que des populistes et ça n’a donc aucun sens de voter pour eux. Le président est intellectuellement brillantissime, hors du commun, mais cela le rend très décalé du quotidien des gens. Il n’arrive pas à intégrer qu’ils peuvent ne pas forcément suivre ce qui est logique. »
« Les fins de règne sont toujours le quartier général des règlements de comptes », relate dans Le Temps d’une décision (Gallimard) Bruno Le Maire, qui a assisté aux premières loges à celle de Jacques Chirac et à ses effusions de sang. Les précédents vécus par le général de Gaulle et François Mitterrand en ont été une autre illustration : le terme des baux élyséens des présidents réélus est crépusculaire. Pour affronter la malédiction qu’on lui promet, le chef de l’État se sent, lui, politiquement stabilisé. « Les manettes essentielles sont toujours entre ses mains, se réjouit un de ses proches. Nous n’avons pas réussi à enrayer la mécanique d’un second mandat, mais nous avons réussi à pallier les entraves. »
À l’été 2024, terriblement affaibli à la suite de la dissolution, il aura comme première préoccupation de garder le pouvoir. Comment pourrait-il s’y prendre pour faire partir, s’il le souhaite, son futur Premier ministre ? Emmanuel Macron interroge alors Xavier Bertrand, qu’il songe à promouvoir à Matignon. L’élu LR des Hauts-de-France avance une solution : retirer les ministres macronistes du gouvernement provoquerait forcément une crise politique.
Quelques jours plus tard, après moult hésitations, le président avait finalement choisi de nommer Michel Barnier. Les 99 jours passés par l’ex-commissaire européen, issu de LR, Rue de Varenne furent la seule période où il n’eut plus prise sur les choses. Il le vécut très mal. Par la suite, avec François Bayrou, le rapport des forces se rééquilibra, mais à l’Élysée on notait que l’impopularité record du Béarnais entraînait le chef de l’État dans des abîmes sondagiers bien plus profonds qu’après la dissolution. Aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre. Avec Sébastien Lecornu, Emmanuel Macron est très satisfait de son partage des rôles. Il a retrouvé un Premier ministre avec lequel le travail est fluide. Mercredi, les deux hommes ont dîné en tête à tête. La semaine précédente, il en avait déjà été de même.
Sa rupture avec Sarkozy
Cet accord parfait lui permet encore, neuf ans après son arrivée à l’Élysée, de continuer à veiller à tout. Depuis cet automne, le président tient chaque mois une réunion consacrée au narcotrafic avec les membres du gouvernement concernés et les patrons des services de police, de gendarmerie et du renseignement, à qui il met une pression maximale afin d’obtenir des résultats. Ce printemps, c’est lui qui a tenu absolument à ce que le texte concrétisant l’accord de Bougival sur la Nouvelle-Calédonie soit examiné au Parlement, bien que ses chances d’adoption soient plus qu’infimes. Il voulait de cette manière faire porter au PS, qui avait indiqué y être opposé, la responsabilité de l’échec.
Lors du Conseil des ministres qui suit le premier tour des élections municipales, il passe un petit mot à son voisin Laurent Nuñez. Parmi les questions qu’il adresse au ministre de l’Intérieur, il y a notamment celle-ci : pourquoi, dimanche soir, celui-ci n’a-t-il pas annoncé les résultats à la télévision ? Le locataire de la Place Beauvau lui répond que Christophe Castaner a été le dernier à se plier à cette tradition et que, depuis, cela ne se fait plus. « Quand on voit le président en réunion, c’est le même que l’année dernière ou qu’il y a cinq ans, certifie David Amiel, ministre des Comptes publics. Il est très concentré sur le présent. Il n’est tourné ni vers le futur ni vers le passé. »
« La situation internationale peut lui permettre d’éviter l’effacement. » C’est la prédiction que formulait au milieu de l’hiver François Hollande. C’est exactement ce qui se passe. La guerre de Gaza, puis celle contre l’Iran, les foucades de Donald Trump au Groenland ou ses revirements sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine ont accaparé ces derniers mois l’agenda d’Emmanuel Macron et l’ont mis régulièrement en pleine lumière. « Le nombre de gens à l’étranger qui me disent “heureusement, que vous l’avez et heureusement qu’on l’a” est impressionnant », témoigne le ministre des Finances, Roland Lescure. D’une manière générale, à l’instar de ses prédécesseurs comptabilisant deux mandats, le chef de l’État aura attaché une importance encore plus grande à l’international lors de son second bail élyséen.
Prochainement, deux événements vont lui permettre de jouer une nouvelle fois les hôtes du monde. Du 15 au 17 juin, la France accueillera le G7 à Évian. Il y mettra en avant la troisième voie qu’il prône entre les États-Unis et la Chine. Afin de donner du poids à cette ambition, il a également invité dans les Alpes Narendra Modi. Parmi les dirigeants de la planète, le Premier ministre indien est l’un de ceux avec qui il a noué un lien très serré. De même, pour son dernier 14-Juillet, le président envisage de convier l’ensemble des leaders européens à Paris. Avant de quitter ses fonctions, trouvera-t-il une nouvelle occasion de marquer les esprits comme il parvint à le faire à Davos le 20 janvier, quand il avait appelé à refuser la « loi du plus fort » ? Son fameux « for sure » fut viral et quasiment unanimement salué.
Ce retour de flamme avait fait du bien à Emmanuel Macron. L’automne avait en effet été rude à l’Élysée, plus noir encore que le précédent, qui avait suivi la dissolution. « Pour la première fois, il accuse vraiment le coup », rapportait à l’époque un des rares à qui le chef de l’État s’ouvre un peu. Au début d’octobre, le président affronte une nouvelle tempête politique. L’explosion du premier gouvernement de Sébastien Lecornu provoquée par la nomination de Bruno Le Maire au ministère des Armées le remet seul en première ligne.
Dans son camp, les coups pleuvent comme jamais. Sur le plateau du 20 Heures de TF1, Gabriel Attal déclare « ne plus comprendre ses décisions ». Sur RTL, Édouard Philippe réclame une présidentielle anticipée et donc sa démission. Le locataire de l’Élysée vacille. Personnellement, il est aussi atteint. À la fin d’octobre, le procès contre les auteurs du cyberharcèlement sexiste à l’encontre de son épouse se tient devant le tribunal correctionnel de Paris. Chez Brigitte Macron, diffamée durant des mois, des plaies se rouvrent. Elle est très affectée. « Sale temps », écrit son mari à un ami.
L’heure de la fin de règne a-telle déjà sonné ? Si tôt ? Avec Nicolas Sarkozy, la rupture est spectaculaire. Depuis 2017, l’ex-président et Emmanuel Macron s’étaient alliés. Si l’un et l’autre y trouvaient son intérêt, il y avait également une sorte d’admiration réciproque. Les deux hommes étaient d’une espèce à part, celle des grands fauves ; ils se reconnaissaient. Au début de décembre, l’ancien chef de l’État fait tout exploser avec la parution de son livre Le Journal d’un prisonnier (Fayard). Il y écrit noir sur blanc avoir « tourné la page de [leur] amitié » .
En dévoilant la proposition que son successeur lui a faite pour améliorer les conditions de son incarcération, il le met en difficulté. Emmanuel Macron est furieux que son aîné trahisse le secret de leurs conversations. Désormais, pour lui, c’est fini ; il ne veut plus entendre parler de Nicolas Sarkozy. Le 26 février, son prédécesseur est venu à l’Élysée assister à la décoration de Rodolphe Saadé, élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur. Sitôt le PDG de CMA CGM [propriétaire de La Tribune Dimanche] honoré, il s’éclipse de la cérémonie. Avec son cadet, ils ne se sont pas croisés.
L’hypothèse Castex
D’un ancien président à l’autre… C’est dans un an l’épithète qui lui sera à son tour accolée. Emmanuel Macron aura seulement 49 ans. Que fera-t-il alors de sa vie d’après ? Jean-Pierre Raffarin le voit à la tête d’une fondation et défricher le champ des idées. Le chef de l’État n’a-t-il pas toujours été porté sur le débat intellectuel et la prospective ? En ce moment, il se passionne pour l’IA et toutes les questions vertigineuses que cette révolution soulève pour l’humanité. Lui-même est un utilisateur régulier de Claude, le logiciel développé par Anthropic. D’autres l’imaginent plutôt en président du Conseil européen si António Costa, l’actuel titulaire du poste, décidait de ne pas aller au bout de son mandat. Le locataire de l’Élysée n’a-t-il pas été un infatigable défenseur d’une souveraineté européenne plus poussée durant ses deux quinquennats ? Sans doute bien d’autres pistes de reconversion fleuriront ces prochains mois.
Et la politique ? « Je n’[en] ai pas fait avant et je n’en ferai pas après », a lancé Emmanuel Macron le 23 avril à des élèves en marge d’un déplacement à Chypre. Les commentaires que sa petite phrase a suscités dans le microcosme politico-médiatique l’ont fait sourire. Mais qui y a vraiment cru ? Tous ses proches entretiennent déjà une petite musique : c’est une certitude, il reviendra. Le 6 juillet dernier, s’invitant par surprise au 10e anniversaire des Jeunes avec Macron organisé au Cirque d’Hiver à Paris, il avait lui-même alimenté cette mélodie, en déclarant à ces derniers qu’il aurait « besoin [d’eux] pour dans cinq ans, pour dans dix ans ».
Présent, Gabriel Attal avait bien compris le message. Il en avait aussi tiré une conclusion : en 2027, Emmanuel Macron souhaiterait un successeur qui n’empêche pas un tel plan de pouvoir se concrétiser – c’est-à-dire qui ne soit pas un trentenaire ambitieux issu du même socle, et qui se serait, par-dessus le marché, emparé contre sa volonté du parti qu’il avait créé. Dans la tête du chef de l’État, un homme a en revanche depuis longtemps le profil idéal: Jean Castex. Le 24 mars, il a de nouveau évoqué l’hypothèse de la candidature présidentielle du patron de la SNCF devant François Bayrou, qu’il recevait à dîner pour lui remonter le moral 48 heures après la perte de sa mairie de Pau. Le leader du MoDem, lui, s’est montré très sceptique.
« La question pour lui, c’est à combien sort-il de l’Élysée? anticipe Xavier Bertrand. À 20 % de popularité? À 30 %? Ce n’est pas la même histoire. » Durant ces douze mois où la lumière va progressivement décliner, le chef de l’État aura encore plusieurs -occasions d’imprimer sa marque auprès des Français. Leur fera-t-il ses adieux lors de ses ultimes vœux ? Publiera-t-il ce fameux manifeste dont il a tant de fois évoqué l’idée et où il exposerait les fondamentaux du macronisme, ce « néogaullisme », comme on le définit à l‘Élysée, qu’aucun des candidats déclarés sur la ligne de départ de 2027 ne préempte ?
Au cours de son mandat, plusieurs projets de texte ont été travaillés. L’an passé, après la chute de François Bayrou, le président avait été très tenté de le publier avant de se raviser. Le 23 juin, lors de la panthéonisation de Marc Bloch, il mettra à l’honneur un homme qui en son temps avait sonné l’alerte, avant que tout ne s’effondre. Et puis il y aura ces signaux qu’il enverra à la jeunesse, cette génération Macron… « Il faut préparer la nostalgie de demain », avance un proche.
Souvent durant toutes ces années, le chef de l’État s’est plu, à l’issue d’un dîner, à faire visiter l’Élysée à ses convives. C’était un stratagème qu’il avait trouvé afin de mettre un terme à la soirée en les congédiant une fois arrivés sur le perron. C’était aussi le moyen de montrer la trace que le couple présidentiel laisserait sur un palais auquel il aura redonné, comme les Pompidou l’avaient fait avant eux, un vrai lustre. Ce printemps, la dernière rénovation qu’Emmanuel et Brigitte Macron ont souhaitée vient de s’achever. Le vestibule est prêt.