GENESIO Prêt pour la lessiveuse
Exténué au printemps 2019, à la fin de son parcours à l’OL, son club de cœur, l’entraîneur a su ajuster sa trajectoire. Sept ans après, il arrive à l’OM, le club qui essore tous ses acteurs, avec une assise solide et un recul précieux.
MATHIEU GRÉGOIRE
En ce mois de mai 2019, l’OM cherche encore un entraîneur pour succéder à Rudi Garcia, et sur le plateau de L’Équipe d’Estelle, plusieurs noms sont débattus par les chroniqueurs. Avec sa vraie-fausse naïveté qui en fait une présentatrice redoutable, Estelle Denis lance à la cantonade : « Et Bruno Genesio ? Il est libre, non ? » Après un silence interloqué, tout le monde se gondole. Genesio ? L’entraîneur qui devait prolonger à Lyon, son club de toujours, et a vu cette possibilité lui passer sous le nez et des yeux embués après une élimination en Coupe de France et un début avril catastrophique en Championnat ? Impossible, pour le plateau comme pour tout le milieu du football.
En ce mois de juillet 2026, Bruno Genesio (59 ans) se présente devant les médias, dans la salle de presse climatisée de la Commanderie. Du président Stéphane Richard, les jambes croisées au premier rang, jusqu’aux cameramen collés au mur du fond, on l’écoute attentivement, plus personne n’oserait se gondoler. Parce que la précédente saison a été éprouvante, sans doute. Parce que Genesio a pris du poids et de la patine, il s’est émancipé du cocon lyonnais, il ne dépareille pas ou plus avec ceux qui ont vécu sur le banc marseillais depuis L’Équipe d’Estelle de mai 2019, les André Villas-Boas, Jorge Sampaoli, Igor Tudor ou Roberto De Zerbi.
Il arrive dans un contexte particulier, une cure d’austérité qui l’oblige à s’adapter. S’il a chaleureusement salué Mason Greenwood et Pierre-Emerick Aubameyang lors de la reprise, le 6 juillet, il les a vus quitter l’OM la semaine suivante. « Lorsque vous avez des bons joueurs, vous avez toujours envie de les garder, a-t-il dit le 15 juillet. Il y a aussi une réalité contextuelle : lorsque j’ai signé, j’étais au courant de ce qu’il se passait, des efforts financiers à faire pour vendre des joueurs et réduire la masse salariale. Tout le monde a été honnête, clair et sincère avec moi. »
“Sur ce qui se dira sur les réseaux sociaux, au stade ou dans les médias, il devra fermer les écoutilles, se protéger pour ne pas devenir fou
FLORIAN MAURICE, ANCIEN ATTAQUANT DE L’OM ET AMI DE BRUNO GENESIO
Sans cesse en demande de renforts pendant ses deux saisons au LOSC (2024-2026), voilà un Genesio mesuré sur cet aspect, prenant de la hauteur, prônant de la patience. Florian Maurice, son compère de longue date, sourit. Il a suivi de près les approches marseillaises, il a même fait partie des candidats auditionnés pour le poste de directeur sportif, courant avril. « À un moment, il m’a dit : “Toi et moi, on y retourne ? Et là-bas !” », glisse Maurice. Le choix s’est porté sur Grégory Lorenzi, mais l’ex-attaquant international n’a jamais douté de la solidité des épaules de son ami Bruno.
Genesio a sa sensibilité en bandoulière, il s’est senti parfois mal-aimé ou pas assez respecté, il a pensé démissionner de son poste à Lille en janvier dernier. Il arrive dans la machine à laver de Ligue 1 qui a le plus de tours par minute. « Pardonnez l’expression, mais tu te dis forcément : “Putain, c’est l’OM quoi !” Entraîner l’OM pendant sa carrière, c’est incroyable. Bruno a la personnalité pour y aller et réussir, balaie Maurice, qui a tout connu à Marseille pendant son passage (1998-2001). L’environnement est exceptionnel quand ça fonctionne. Tu as envie d’y goûter, c’est trop tentant. Il va prendre conscience de la difficulté, aussi, quand les résultats ne seront pas là. Il l’a anticipée. Sur ce qui se dira sur les réseaux sociaux, au stade ou dans les médias, il devra fermer les écoutilles, se protéger pour ne pas devenir fou. »
Se protéger. Ne pas devenir fou. Sur les derniers mois de son mandat olympien, Roberto De Zerbi, lors des réunions avec le service communication de l’OM, ne demandait plus que les articles ou reprises de média télé et radio qui parlaient négativement de lui. L’Italien ne s’infligeait que les critiques, pour tenter de déterminer si elles étaient justes ou non. L’image, la réputation, la légitimité ont beaucoup compté pour Genesio. Ces dernières années, il a eu recours à un consultant pour l’accompagner, il a aussi pensé un temps à incorporer un spécialiste des relations publiques dans son staff marseillais, comme l’ont fait certains entraîneurs étrangers.
À l’été 2019, quelques semaines après Lyon, Genesio est parti à l’aventure, dans la Chine du foot d’alors qui se prenait pour l’Arabie saoudite du foot d’aujourd’hui. Direction le Beijing Guoan, une destination qui va relever de la science-fiction après la fulgurante apparition du Covid-19. « Une expérience aussi éprouvante qu’extraordinaire, à vivre plusieurs mois dans un camp avec son équipe », répète Maurice, qui fait allusion à une longue retraite à huis clos pour les équipes du Championnat chinois, à l’été 2020, que Genesio lui avait relatée.
Une aventure en Chine qui l’a apaisé
« On fait nos entraînements, on mange, le staff visionne des vidéos, on a des réunions, explique alors Genesio à L’Équipe. Vivre si longtemps en autarcie, c’est une drôle d’épreuve. Et ça te fait relativiser certaines choses, quand je vois qu’on se plaint en France. Les joueurs chinois relativisent, prennent les choses avec calme. » Il poursuivait, avec une douce mélancolie quasi baudelairienne : « Dans le complexe, il y a un petit parc, on se promène. Mais une fois que tu as fait le tour, ça devient évidemment vite routinier. Il y a un plan d’eau et, le matin, je me surprenais à un moment à aller regarder les poissons et presque à leur parler. Je me suis aussi imprégné de la culture locale. Ce n’est pas un vain mot, cette zen attitude. Pendant les dix jours libres (après la première phase), je suis d’ailleurs allé dans un temple bouddhiste à Pékin, le plus ancien de Chine, avec le Bouddha le plus grand, et j’ai ressenti une atmosphère de sérénité, de calme, de sagesse. Ça m’a fait du bien. »
Monsieur Wattellier et d’autres arbitres continueront d’en prendre pour leur grade, un soir de match tendu, mais l’épisode chinois, conclu en janvier 2021, a permis à Genesio de faire le deuil d’une vie lyonnaise. « Il y avait toujours un décalage entre son image publique d’entraîneur, pas très bonne ou pas “hypée” comme on dirait aujourd’hui, et la vision que tout l’OL avait de lui en interne, excellente, se remémore Maurice, qui a fait ses débuts en pro dans le même vestiaire lyonnais que Genesio, au début des années 1990. À Lyon, il était toujours l’homme de la situation, et je savais qu’il rebondirait vite. »
Vite, et dans le même port. Devenu directeur sportif de Rennes à l’été 2020, Maurice a une idée évidente en tête quand Julien Stéphan démissionne en mars 2021. « “Bon Bruno, tu sais pourquoi je t’appelle ?”, illustre le dirigeant. Je ne le sens pas aux abois après la Chine, au contraire. Il venait de rentrer sur Lyon, il prenait du temps avec les enfants, il ne m’a pas dit oui tout de suite, j’ai insisté sur la fiabilité du projet porté par la famille Pinault. » Quarante-huit heures après, l’affaire est bouclée, Genesio arrive avec « des idées claires, précises, plus de convictions et de certitudes, notamment sur le management et les règles de vie » qu’à l’OL, dixit Maurice.
Genesio perd son premier match dans un Vélodrome à huis clos (0-1), face à l’OM d’un Sampaoli lui aussi débutant, mais la suite sera passionnante. « Deux années et demie vraiment top, souffle Maurice, et avec Bruno, on s’est souvent dit qu’on n’en avait pas assez profité, on avait la tête dans le guidon. » Entre deux repas détente chez son directeur sportif, en compagnie du fidèle adjoint Dimitri Farbos, Genesio cornaque une équipe avenante (82 buts en L1 sur la saison 2021-2022), avec des joueurs sucrés, comme Lovro Majer, Benjamin Bourigeaud, Gaëtan Laborde, Baptiste Santamaria, Flavien Tait, le jeunot Désiré Doué ou encore l’un des éléments qu’il a fait le plus progresser, sur et en dehors du terrain : Martin Terrier.
« Une équipe dynamique, de possession, plutôt en 4-3-3 ou 4-2-3-1 avec un no 10, détaille Maurice. De l’intelligence, de la technique, du petit jeu, des une-deux, de la redemande et des plongées dans la zone assist. Des passes jusque dans la surface de réparation, Bruno n’aime pas trop les joueurs qui centrent de loin, à la brestoise. » Adoubé par ses pairs, il recevra le trophée UNFP d’entraîneur de l’année en mai 2022. Ses deux saisons à Lille, conclues par un podium, seront plus restrictives dans le jeu, mais efficaces au plan comptable. Genesio apprendra à composer avec un président omniprésent, Olivier Létang. Il peine à le supporter à la fin de sa première année, ils se soutiendront dans les cols hors catégorie et les descentes émotionnelles début 2026. À bientôt 60 ans, décapant quand il le faut, assouplissant à d’autres instants, Genesio est prêt pour la machine à laver.
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