Hors-série : on ne joue plus !

Le football est-il toujours un jeu ? Techniquement, il n’y a pas de doute : 22 acteurs, une boule de cuir de 22 centimètres de diamètre, elle-même posée sur une grosse boule de 12 742 kilomètres de diamètre. Un seul objectif : emmener la petite boule dans une cage posée chez l’adversaire. Cependant la question est bien plus philosophique que technique, est-ce encore, quand on y joue à haut niveau, un jeu, un divertissement, un plaisir, un amusement ? Là, ce n’est plus si simple…

Quand c’est sérieux, ce n’est plus un jeu

En écrivant ce titre, je repense à un de mes professeurs de lycée qui me narrait une petite histoire qu’un de ses amis, chef de salle au casino de Cassis, lui avait raconté : un soir, un joueur jouait au Black Jack, enchaînant les victoires à coup de mains heureuses et/ou d’authentiques coups de génie. Le casino avait déjà perdu près de 400 000 francs (ouais c’est une vieille histoire, j’ai connu les bee-bop et les radiocom 2000 moi Môssieur !) face à ce joueur inconnu mais à la réussite insolente.

Quand le plafond des quatre-cent milliers de francs fut atteint, le chef de salle se précipita dans le bureau du directeur du casino pour savoir ce qu’il devait faire de cet étrange individu qui raflait mise sur mise. Le directeur lui demanda alors « Comment est-il ? ».

Le chef de salle commença alors à décrire le joueur le plus précisément possible, de son visage à ses vêtements, jusqu’à ce que le directeur l’interrompe : « Je ne vous demande pas de quoi il a l’air, je m’en moque, je veux savoir quelle est son attitude, comment se tient-il ? ». Et le chef de salle de reprendre : « Il est très à l’aise, plaisante beaucoup avec le croupier et les autres joueurs, il bouge beaucoup, ne s’assoit pas… ». À ces mots, le directeur répondit simplement « Débrouillez-vous, mais faites le asseoir ! ».

Le chef de salle prit congé et fit en sorte de mettre le joueur dans une situation qui l’oblige à s’asseoir (collation, verre posé sur la table) et en l’espace d’une heure, le joueur, si chanceux jusqu’alors, avait reperdu plus qu’il n’avait gagné jusque là. Pourquoi ? Simplement parce qu’à partir du moment où il s’est assis, le jeu a cessé d’être un jeu pour devenir une affaire sérieuse.

Toute cette petite histoire (parfaitement vraie au demeurant) pour dire quoi ? Eh bien pour dire qu’à partir du moment où l’on prend un jeu au sérieux il cesse d’en être un, et l’on ne perçoit plus son aspect en tant que distraction, que loisir, mais comme une affaire qui comporte des risques, et que face à ce risque, l’attitude détachée de celui qui s’amuse s’efface derrière la crainte de la défaite.

Dès lors, inutile de vous faire un dessin, pour le monde professionnel, le football n’est plus un jeu, c’est devenu un métier à part entière, et un métier, on le prend au sérieux. Après tout, c’est de lui que dépend notre rémunération. Le problème, c’est que nous qui le regardons, nous voulons voir du jeu, nous voulons vous amuser, nous voulons y prendre du plaisir. Comment concilier tout ça ? Pour le savoir il faut déjà se pencher un peu sur l’aspect économique du football, et pas seulement ces dernières années. Il faut revenir aux origines.

L’argent et le football, mariage forcé

Après que mon estimé collègue Tacle Glacé m’ait conseillé le visionnage de « The English Game » disponible depuis peu sur Netflix, j’ai découvert un aspect du football que j’ignorai complètement : on défend souvent l’idée que le football est avant tout un sport populaire, fait par et pour les classes populaires. Coupons court tout de suite : il n’en est rien ! Comme nombre de sports inventés par les Britanniques, il fut d’abord l’apanage des classes aisées, avides de distractions, après le brunch dominical. Un moment de loisir où aucune dimension fiduciaire n’existait, une manière de se mesurer uniquement sur le mérite athlétique et non sur celui du compte en banque.

Comme souvent, les classes populaires ont observé la grande bourgeoisie s’amuser alors qu’elles devaient être dures à la tâche. À l’exception que dans le cas du football, ces classes populaires se sont éprises de l’élégante simplicité de ce sport que les plus aisés avaient inventé pour meubler leur oisiveté.

Arrive alors l’histoire de James Walsh, propriétaire d’une filature de coton à Darwen, petite ville ouvrière au centre de l’Angleterre, à l’esprit plutôt progressiste avec ses ouvriers (pour l’époque le mec était même carrément cool en fait, étant très attentif à la santé et au bonheur de ses employés, et, suivant les récits qui en sont faits, relativement généreux au niveau de la paye), et qui décide, sous l’impulsion de ceux-ci qui se sont pris d’affection pour ce jeu, de recruter, en 1879, deux « stars » écossaises : Fergus Suter et James Love pour permettre à la petite équipe ouvrière de Darwen d’accéder aux phases finales de la coupe d’Angleterre que l’aristocratie gardait jalousement comme son pré carré.

Ce qui paraît anodin aujourd’hui est en fait une révolution : avant que Walsh ne paie pour voir Sutter et Love jouer sous ses couleurs, jamais un joueur n’avait perçu d’émolument pour participer à un match ou à une compétition. Pire, Walsh avait pu se permettre de débaucher les deux hommes grâce au concours de ses salariés, qui, fiers de partager l’affiche avec deux grands joueurs, avaient accepté de baisser leurs salaires pour payer leurs nouveaux coéquipiers.

Ainsi, aussi étonnant que cela puisse paraître, ce ne sont donc pas les plus riches qui ont introduit l’argent dans le football, mais bien les plus modestes, qui, désireux de se mesurer à l’aristocratie, ont accepté de mettre la main à la poche pour avoir le droit de faire la nique aux bienheureux sur leur propre terrain.

Ils ne l’ont pas fait par plaisir, mais parce qu’ils n’avaient pas d’autres choix ! Ce faisant, ils n’ont pas seulement attaqué l’aristocratie, ils l’ont complètement dépossédé de son sport jusqu’à aujourd’hui nous faire croire que c’est l’archétype du sport populaire où les pauvres ont pu affronter les riches sans distinction sociale. Sauf que pour cela il leur a fallu payer, et ainsi faire entrer le loup dans la bergerie.

Le football devenu fou ?

Il y a quelques temps, pour illustrer mon propos dans un article pour MassaliaLive, je m’étais amusé à faire le calcul du montant du transfert de Chris Waddle, à l’époque troisième transfert le plus cher de l’histoire, après Gullitt et Maradona, à Marseille pour 45 millions de francs. Rapporté en 2019 en prenant en compte l’inflation, surprise, cela correspondrait à environ 11 millions d’euros.

Cela veut dire qu’un des joueurs les plus fantastiques qu’ait connu l’OM fut transféré sous nos couleurs pour un montant inférieur à celui qu’a couté Nemanja Radonjic. J’en vois déjà certains dont la mâchoire vient de heurter le sol telle celle du loup de Tex Avery. Et pourtant c’est bien exact.

Prenons le problème à l’inverse voulez-vous : on nous a suffisamment rebattu les oreilles avec le montant ahurissant du transfert de Neymar. Pensez donc, 222 millions d’euros ! Mais pour quelle somme un tel joueur se serait échangé il y a 30 ans !? Considérant la valeur d’un Waddle ou d’un Maradona à l’époque on peut imaginer sans prendre trop de risques de se méprendre qu’il se serait échangé contre un chèque d’un montant compris entre 50 et 60 millions de francs, soit environ 12 à 15 M€ actuels.

Et ce serait tout aussi valable si l’on essayait de reporter ces montants à l’époque de la professionalisation factuelle du football, que l’on peut situer aux environs de l’apparition des premières grandes compétitions internationales de clubs, et notamment la Coupe d’Europe des Clubs Champions en 1955, ancêtre de la Ligue des Champions apparue en 1992-1993 (vous savez le fameux « À jamais les premiers ! »).

Quand on sait que le Stade de Reims a finalement cédé face à une offre de 52 millions d’ancien francs, soit 520 000 nouveaux Francs de la part du Real Madrid pour y transférer son légendaire buteur Raymond Kopa. Cette somme, rapportée à l’heure actuelle et tenant en compte de l’inflation correspond à un montant de 1 188 000 euros ! En gros, le Real Madrid s’est offert un des meilleurs joueurs au monde en 1955 pour l’équivalent de deux mois et demi de salaire de Dimitri Payet en 2020 à l’OM ! J’avoue qu’en écrivant ces lignes je suis pratiquement tombé de mon canapé !

Donc si la question est : le football est-il devenu fou ?  La réponse est : certainement ! Maintenant il faut comprendre pourquoi les montants de « l’état de l’art » en la matière ont pratiquement été multipliés par 200 en à peine 70 ans de football professionnel. Car en fin de compte, le football est un métier assez jeune. Essayons de lui trouver un équivalent en terme d’âge.

Par exemple les métiers de l’électronique ne sont que marginalement plus vieux que le football, et pourtant, plus on avance en terme de temps et de technologie, plus les prix ont tendance à baisser. Quand le premier iPhone a été présenté au public, si un particulier avait voulu s’offrir une puissance de calcul et de stockage similaire en 1980, il lui aurait fallu signer un chèque équivalent à plus d’un million d’euros actuels.

Alors pourquoi le football a-t-il pris un chemin inverse à celui de l’ensemble des disciplines qui se démocratisent ? Parce qu’au-delà de la demande en provenance des supporteurs, les clubs, telles les entreprises qu’elles sont, ont appris à utiliser notre passion à leur avantage : un kit à 150 euros ? On achète ! Une écharpe à 30 euros ? On achète et caetera, et caetera… La passion, que l’on considère comme notre plus grande force, est, en terme économique, la plus grande faiblesse que les clubs exploitent sans vergogne !

Si on est heureux comme ça !

C’est vrai, finalement, si on est heureux comme ça, où est le problème ? Il est précisément dans le fait que des gens modestes ont fini par perdre le sens des valeurs. Quand, à l’été 2017, nous avons signé Luiz Gustavo pour 8 millions d’euros, combien d’entre nous (et moi le premier) se sont dit, après ses premiers matchs : « À ce prix c’est un cadeau, c’est donné ! » Alors oui… mais non ! Parce qu’en fait, si on se met à y réfléchir avec un peu d’objectivité, donnez au quidam un chèque de 8 millions d’euros… s’il les place correctement, il aura de quoi vivre toute sa vie confortablement, et ses descendants après lui !

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de garder le sens des réalités, le sens des valeurs. Dites vous bien que les 180 000 euros que perçoit Gregory Sertic chaque mois de la part du club, il faudra 12 ans et demi à un smicard pour les toucher ! Et à ce titre, puisque nous parlions du salaire mensuel de Dimitri Payet quelques lignes plus haut, il représente pratiquement 35 années de salaire au SMIC. C’est choquant hein ? Bah pour un Neymar il faut encore multiplier par 6 ! Vous avez le droit de respirer !

Alors c’est vrai, si l’on est heureux comme ça, il n’y a pas vraiment de problème, mais il faut savoir que d’une certaine manière, dans notre capacité à nous écoeurer tout autant qu’à nous fasciner de ces montants, nous participons activement à la dérégulation d’un système qui serait incapable d’en faire autant si nous n’étions pas aussi viscéralement attachés au spectacle qu’il nous offre !

Alors, on pourra toujours m’opposer que les clubs ne font que suivre le mouvement des diffuseurs, des sponsors, et autres partenaires, qui sont prêts à offrir toujours plus pour s’offrir un fragment de la visibilité immense d’un sport suivi par des milliards de téléspectateurs à longueur d’année. Une telle objection ne souffre aucune contradiction, à ceci près que les diffuseurs et sponsors ne proposent des montants aussi délirants aux clubs et aux instances car nous sommes, à notre tour, prêts à payer de plus en plus cher pour suivre nos clubs sur nos écrans.

Nous avons beau pousser des cris d’orfraie quand on nous annonce les tarifs, on suit quand même le mouvement quand on n’arrive pas à se débrouiller avec des offres à la légalité contestable. Alors, puisque nous donnons toujours plus, n’est-il pas finalement naturel que les partenaires des clubs et les diffuseurs donnent toujours plus aux instances, lesquels donnent de plus en plus aux clubs, qui, à leur tour, offrent des montants et des salaires toujours plus démesurés aux joueurs. Ces mêmes joueurs qui nous font rêver et que nous allons parfois jusqu’à prier pour les avoir dans nos rangs.

Changement d’ère

Partant de ce constat, l’explosion des coûts dans le football, particulièrement au cours de la décennie passée a fait pencher la balance du football de la passion vers le spectacle. Nous qui nous gaussons souvent de ces « supporteurs du PSG depuis 2011 », que nous qualifions volontiers de Footix, ou encore de Lynx parce qu’au lieu de soutenir une équipe, ils s’extasient sur des stars.

N’oublions pas à quel point nous avons été beaucoup à tenter de justifier le rachat de Payet à West Ham pour 30 millions d’euros (l’équivalent de quasiment trois Chris Waddle en 1990 excusez du peu…) alors que nous l’avions vendu pour moitié moins deux ans plus tôt ? Payet a-t-il été un mauvais investissement ? Fondamentalement non, mais cela valait-il le prix qu’on l’a payé ? Là, le constat est plus incertain. Alors, oui, quand il est dans un grand soir, il régale, fait des gestes dont peu de footballeurs sont capables, mais quand même… trois Chris Waddle nom de Zeus !

Et si finalement, au travers de ces stades qui se remplissent de plus en plus de spectateurs au détriment des supporteurs, le tout avec des coûts qui explosent, ce n’était pas une certaine forme d’aristocratie qui reprenait ce que les classes populaires lui ont « acheté » il y a maintenant plus d’un siècle ?

Si à Marseille nous pouvons profiter d’un accès au stade relativement bon marché pour les abonnés en virage (190€/an, adhésion au groupe de supporteurs comprise), à Paris la situation est toute autre. En effet, pour vous abonner à l’année aux places les moins chères, il vous faudra compter plus d’un demi-millier d’euros, soit près de 60 euros par mois pour neuf mois de compétition, et 19 matchs, près de 30 euros par match, hors compétition européenne ou Coupes nationales.

Et que dire de l’Angleterre, où Arsenal facture un abonnement annuel « premier prix » au tarif de… 1700 euros ! Soit 90 euros le match ! Et le pire dans tout cela ? Pour plus de la moitié des clubs anglais, les droits TV de la Barclay Premier League sont tellement énormes (3,1 milliards d’euros par an pour la période 2016-2019) qu’ils pourraient se passer des recettes au guichet qui représentent moins d’un cinquième de leurs revenus ! (voir article de So Foot)

Finalement, le football, que les classes populaires avaient ravi aux riches, ne serait-il pas en train de redevenir l’apanage de cette classe aisée, qui sous peu, deviendra la seule à en avoir vraiment les moyens, si les coûts continuent d’exploser. Et si, finalement, cette aristocratie n’avait pas attendu que les classes populaires fassent une montagne d’efforts pour développer son loisir, avant de revenir en tirer les fruits quand celui-ci arriverait à maturité ?

Alors, à nous qui nous plaignons sans arrêt de voir les coûts du football exploser, les transferts atteindre des montants qui feraient vivre des PME pendant des décennies voire des siècles, cessons de chercher des responsables ailleurs, regardons nous dans le miroir et sachons reconnaître nos responsabilités avant de réclamer aux instances et aux décideurs d’ancrer le football dans le réel.

(à suivre…)

 

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A propos de Ragnarok


Juriste de raison, confiseur de métier, ancien habitant du bassin parisien repenti en Marseillais pur sucre qui n'a toujours vibré que pour l'OM. Joueur occasionnel au Z5 (option « pieds carrés et contrôles aléatoires » incluse), et désormais fier rédacteur de MassaliaLive !
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