Comment dire la guerre ?
Une guerre a commencé en Iran il y a une semaine exactement. Depuis, elle a directement impliqué seize pays et l'onde de choc s’étend et se creuse. La carte du monde est en train de changer.
En bouleversant les chaînes de valeur de l'alimentation, en laissant entrevoir les prodromes d'une profonde crise énergétique, des risques sécuritaires historiques et la possibilité de flux migratoires, cette séquence militaire fait peser sur l'Europe une concentration inédite de menaces.
Dans le scénario du pire, ce serait les crises de 2008, 2015 et 2022 d’un seul coup.
Selon Helen Thompson, le scénario central est simple: nous sommes entrés durablement dans une instabilité structurelle. L’embrasement est là. Mais où est l’incendie exactement?
S'agit-il d'une nouvelle guerre du Golfe ?
Ce mardi, depuis un Liban replongé dans la guerre, Kim Ghattas préférait parler d’une «mini guerre mondiale». Un point n'a échappé à personne. L'absence de la Chine du théâtre des opérations limite, pour l'instant, l'extension géographique du conflit.
Depuis l’épicentre, les frontières bougent. Un nouveau clivage apparaît à l’échelle mondiale—les États-Unis sont de plus en plus isolés. Les pays soutenant explicitement l’opération ne représentent qu’environ 23% du PIB mondial et 8% de la population mondiale—tandis que les pays l’ayant condamnée ou appelant à la désescalade représentent environ 61,5% de la richesse mondiale et près de 73% de la population.
De manière non linéaire, des ondes de choc passent inaperçues, comme avec la guerre entre Afghanistan et Pakistan. Mais il n’y a pas que cela. Marco Rubio a tort sur l'essentiel, néanmoins, il a une intuition.
Le régime iranien est dirigé par des religieux radicaux qui ne prennent pas de décisions géopolitiques. Ils prennent des décisions sur la base de la théologie, leur vision de la théologie, qui est apocalyptique. Nous sommes en train d’assister à autre chose. Quelque chose de plus profond—qui n’a pas tant ou pas seulement une dimension géographique et qui ne concerne pas vraiment les entités du vieux monde.
Ce n’est pas le retour du religieux. C’est une autre forme de revenant. Au cœur de l’empire, une crise messianique a éclaté. C’est une crise existentielle qui a un horizon défini. Et qui propage une croyance de plus en plus profonde. Le temps qui reste se réduit.
Comme le montre dans un texte viral et controversé l’entrepreneur Matt Shumer, après avoir transformé la manière de coder, les laboratoires IA s’attaquent aux autres professions.
L’expérience que les travailleurs du secteur technologique ont vécue au cours de l’année écoulée—en voyant l’IA passer d’un «outil utile» à «quelqu’un qui fait mon travail mieux que moi»—est l’expérience que tout le monde est sur le point de vivre.
Droit, finance, médecine, comptabilité, conseil, rédaction, conception, analyse, service client. Pas dans dix ans. Les personnes qui développent ces systèmes parlent d’un à cinq ans. Certains parlent même de moins. Et d’après ce que j’ai vu ces deux derniers mois, je pense que «moins» est plus probable.
L’IA sort du code: l’avertissement de Matt Shumer sur les prochaines cibles des laboratoires IA.
À côté de l'omniprésent Palantir d'Alex Karp et Peter Thiel, l'IA en question, c'est Claude. Cet agent, sur plusieurs points supérieur à ChatGPT, a été développé par Anthropic, la société de Dario Amodei. Que Dario Amodei (Dario Amo Dei, littéralement «j’aime Dieu» en français) soit le rival de Sam Altman (Sam «j'arrête l'homme») est clairement un détail d'un scénario qui paraît presque un peu trop banal. Nos lectrices et nos lecteurs le connaissent parce que nous avons traduit et commenté son dernier texte important, une sorte d’avertissement solennel.
Selon le patron d'Anthropic, «l’IA est un risque existentiel» et, sans un sursaut, l'humanité pourrait s'effondrer. Amodei a toujours fondé son modèle économique sur une forme de marketing suspendu à la définition de lignes rouges et d'horizons plus ou moins catastrophiques. Contrairement à Sam Altman, qui affiche une vision beaucoup plus conciliante envers le trumpisme et son accélération impériale, Amodei prétendait interdire l'utilisation de son agent pour la surveillance de masse des citoyens américains et son intégration à des armes entièrement autonomes.
Le Pentagone a évidemment refusé. Amodei a résisté, avec panache il est même allé jusqu’à déclarer: "Être en désaccord avec le gouvernement est la chose la plus américaine au monde."
Mais Trump l’a très vite fait redescendre sur terre. Il a ordonné à toutes les agences fédérales de cesser d'utiliser la technologie d'Anthropic. Il a mobilisé son secrétaire à la Guerre pour qualifier l'entreprise de «risque pour la chaîne d'approvisionnement»—un statut normalement réservé à des entreprises chinoises considérées comme hostiles, à l’instar de Huawei. Quelques jours plus tard, dans un entretien avec The Economist—un format vidéo d'ailleurs financé par Anthropic—qui tenait de la confession publique ou de la session d'autocritique, Amodei s'est platement excusé.
Comme l’a remarqué le prix Nobel Daron Acemoglu, les clauses qu'Anthropic prétendait imposer n'avaient aucune portée pratique—la surveillance de masse est déjà illégale et pourtant abondamment pratiquée par les États-Unis, les armes autonomes ne sont pas une possibilité à court terme. Mais c'est précisément l'absurdité de la répression qui est sa clef. La transgression ostensible des règles sert à montrer que les contraintes institutionnelles n'existent plus.
Tout futur contractant sait désormais ce qu'il en coûte de poser des conditions. Plus profondément, tout le monde a compris que c'est l'État de Donald Trump qui contrôlera en dernière instance tout ce qui concerne l'IA. Mais ce qui frappe dans cette séquence — la guerre, l'IA lâchée sur l'Iran, la Maison-Blanche qui menace de briser une entreprise américaine comme s'il s'agissait d'une entité hostile—, ce n'est pas seulement la logique du pouvoir. C'est la ferveur.
Dans l’histoire qui se déroule devant nos yeux, les principaux acteurs agissent comme s'ils suivaient un script écrit d'avance. À Téhéran, les Gardiens de la Révolution mènent la guerre promise contre le Grand Satan—celle que leur eschatologie annonçait et qu’ils ont préparée depuis quarante ans mais qu’un système vieillissant et corrompu ne savait plus réactiver.
À Washington, dans l'entourage de Trump, des évangéliques, des millénaristes, des messianistes voient dans l'embrasement du Moyen-Orient l'accomplissement d'une prophétie—ils se réunissent pour prier avec le président qui apporte une nouvelle lumière. Le Grand Israël, la Grande Amérique et le Nord Global. Et dans la Silicon Valley, on promet une intelligence qui dépasse l'homme d'ici un à cinq ans—certains disent moins.
Trois eschatologies convergent. Aucune ne parle la même langue. Toutes partagent la même certitude. Le temps qui reste se réduit. C’est une histoire de pétrole, d'argent et de fin des temps. Et dans cette catastrophe vertigineuse, on n’a pas encore vraiment compris comment arrêter cette fin.