La DJ qui a marqué Paris 2024 s’est produit ce samedi dans l’Yonne, après avoir dû interrompre un concert le 18 juillet à Grenoble (Isère) sous les jets de bouteilles et de gravier.
« Pourquoi on rejette les gros ? » En couverture de ce numéro de « Télérama » contre la grossophobie, début 2020, une jeune femme ronde au torse nu. Barbara Butch, alors âgée de 38 ans, fait la bascule vers le grand public. La DJ va entamer une quarantaine rugissante, de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024 à la direction artistique de la Nuit blanche à Paris, le 6 juin dernier.
Jusqu’au trauma de ce 18 juillet. Barbara Butch, 45 ans désormais, ne peut finir son concert dans un festival à Grenoble (Isère). Dans le public, un groupe lui jette du gravier à pleines mains, hue à en couvrir sa musique, des bouteilles de verre se cassent sur la scène, à ses pieds, pour la faire déguerpir.
« Barbara passe son temps à critiquer Netanyahou »
Le chef de la section locale de LFI (la France Insoumise) et plusieurs associations grenobloises avaient appelé au boycott du concert. La faute de l’artiste ? Avoir signé une pétition en faveur de la proposition de loi Yadan — de la députée Caroline Yadan —, destinée à lutter contre « les formes renouvelées de l’antisémitisme ». Le projet de loi a finalement été retiré. L’artiste, elle, avait déclaré publiquement en juin son regret d’avoir signé. D’accord avec le texte de la pétition, elle disait ignorer en quoi consistait la loi Yadan, qui, selon ses détracteurs, risquait d’empêcher toute critique d’Israël.
Thomas Semence, guitariste de Jean-Louis Aubert, a été l’un des tout premiers artistes à la soutenir sur les réseaux sociaux ces derniers jours : « Je ne suis pas juif mais je ne peux que la défendre, témoigne le musicien. Balancer des bouteilles en verre sur une artiste seule sur scène et stopper le concert par la violence, c’est ignoble. Trop peu d’artistes ont réagi, comme si c’était un sujet tabou… Alors que c’est la chasse aux juifs ! Beaucoup d’amis qui vont en Israël ne postent plus de photos et doivent se cacher. » Le guitariste, qui a discuté politique avec la DJ lors d’un dîner, est accablé : « Barbara passe son temps à critiquer Netanyahou, et elle se retrouve la cible de la gauche ! »
Combattre la grossophobie, la misogynie, l’homophobie
Pour comprendre, il faut raconter. Beaucoup ignoraient même que Barbara Butch avait grandi dans une famille juive. Militante ultra-engagée, lesbienne affirmée, elle s’est surtout battue contre la grossophobie, la misogynie et l’homophobie. À ses débuts, Leslie, son prénom de naissance, évoque peu son cheminement familial. Trop de causes à défendre déjà, en tant que femme en surpoids aimant les femmes. Et voulant vivre sans se cacher. Pour la couverture de « Télérama », elle avait posé nue parce que la styliste n’avait pas trouvé de vêtements à sa taille.
L’antisémitisme, elle l’a toujours vécu. Fille d’un père séfarade, né au Maroc, et d’une mère ashkénaze, d’origine polonaise et lituanienne, qui tiennent une petite cantine modeste dans le VII e arrondissement, elle vit avec eux juste au-dessus, à quatre dans un 35 m 2, avec son frère. Elle subit des blagues sur les juifs et l’argent, sa silhouette… Elle a un grand-père qui est revenu d’Auschwitz. Sa famille préfère le rire des tablées joyeuses. Dans chaque génération, au moins un restaurateur. Elle-même, à la vingtaine, après avoir envisagé de se lancer dans la photo, travaille dans le fameux restaurant de Jo Goldenberg, rue des Rosiers dans le Marais, puis quitte Paris pour Montpellier (Hérault) où elle ouvre sa propre gargote. Enfant, elle a rêvé de devenir saxophoniste de jazz professionnelle, un milieu où les femmes sont rarissimes.
Son premier mix mélange France Gall et Diam’s. Elle aime assaisonner de la variété sur des ultra-basses. Comme DJ, elle découvre alors que les femmes fines sont mieux vues derrière les platines. Mais pas question de s’aplatir : Butch, « c’est un jeu de mots, ça désigne les lesbiennes camionneuses », explique-t-elle au « Parisien » en 2020, et un détournement parodique du patronyme Barbara Bush, épouse de George Bush père, président des États-Unis de 2001 à 2009. Le conflit israélo-palestinien ? « J’évite de parler de ça », confie au « Monde » en 2025 celle dont une partie de la famille vit en Israël, à la fois dévastée par le sort des Gazaouis et celui des otages.
Avec une lucidité amèrement visionnaire : « J’évite, parce que, à part l’empathie, je n’ai pas les compétences pour, et que les débats sont manipulés de tous côtés. » La voilà en effet projetée dans un tsunami. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, l’a reçue après le concert interrompu pour lui affirmer son soutien et garantir sa sécurité. Rien ne la fera jamais flancher. Fin août 2024, au sortir d’un été glorieux mais chahuté par la fachosphère, elle porte la flamme des Jeux paralympiques : « Il est hors de question pour moi de rester cachée à cause de ce qui s’est passé, nous avait-elle dit. Au contraire, je porte la flamme avec beaucoup de fierté et j’essaie de refédérer encore plus les gens derrière ces luttes pour la diversité. »
« Sensible, humaine et brillante »
Les JO de Paris lui donnent un premier goût du retour de flamme qui accompagne ses engagements. Sa prestation au-dessus de la Seine, sur la passerelle Debilly lors de la cérémonie d’ouverture, le 26 juillet 2024, avec le chanteur Philippe Katerine dans le plus simple appareil, a marqué les esprits. Mais elle en paie aussi le prix. C’est l’extrême droite, à l’époque, qui se déchaîne contre elle sur les réseaux sociaux. En cause, la scène trop similaire à la Cène biblique. La référence est ailleurs, mais l’image marque.
« J’adore cette fille, sensible, humaine et brillante. Face à la vague de haine dont elle a fait l’objet au moment des Jeux, elle a été courageuse et déterminée à poursuivre son combat, et elle continue de l’être, nous confie Thierry Reboul, directeur des cérémonies de Paris 2024. Après Grenoble, je lui ai aussitôt envoyé un message. Je crois qu’elle a été sensible au fait que le comité des JO soit toujours avec elle. » Le duo d’artistes Pierre et Gilles, qui l’ont immortalisée pour l’affiche de la Nuit blanche en juin, se disent « bouleversés » par ce qui lui arrive : « C’est terrible. Elle est attaquée aussi bien par l’extrême droite que l’extrême gauche sur un point crucial, la liberté d’expression. Le manque de tolérance, la violence et la cruauté qui augmentent dans la société nous font peur. Nous avons besoin de plus d’artistes comme elle. »
L’autrice de « Muy Bien Muy lesbienne », jeu de mots sur la joie d’être pleinement soi-même, y compte bien. Ce samedi soir, elle s’est produite dans l’Yonne. Avec une sécurité renforcée. Pour faire danser son public, le rendre heureux, pas haineux.