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Les chats, nouvelles mascottes des épiceries de la capitale
Le Parisien
Pour lutter contre les rongeurs, des boutiques de bouche misent sur ces félins. Un phénomène déjà répandu à New York (États-Unis), où leur présence a soulevé de nombreuses interrogations.
Du matin jusqu’à tard dans la nuit, Kiki assiste au défilé des clients, des touristes de passage aux habitués du quartier. Lui reste impassible, les yeux mi-clos. « C’est la star, je vous jure, les gens lui disent d’abord bonjour, lui font une petite caresse avant de me saluer, il reçoit des câlins du matin au soir », sourit le gérant de cette petite épicerie de quartier, située rue Riquet (XIX e).
Un client venu acheter un soda gratouille la tête du félin et nous confirme : « C’est le boss ici, tout le monde le connaît. » Ce chat gris aux poils mi-longs est chez lui au milieu des rayons. La journée, il se promène, fait la sieste, vaque à ses occupations. La nuit, il dort dans l’épicerie et attend que son maître revienne, au petit matin, pour le nourrir et changer sa litière.
Si leur nombre est impossible à quantifier, une simple balade dans les rues de Paris permet de constater que de nombreux félins peuplent les quelque 8 000 commerces alimentaires que compte la capitale : des épiceries, des boucheries aussi, parfois même des restaurants…
Derrière la vitrine d’une boulangerie du XVIII e arrondissement, un matou fait sa sieste au soleil, pendant qu’une petite fille se précipite devant lui : « Regarde papa, un chat ! » Elle l’observe, les deux mains sur la vitre, lui continue de dormir. Il a été abandonné par son précédent propriétaire, il y a quelques années. Le boulanger l’a recueilli. Il passe ses journées ici avant de rentrer chez lui.
D’autres, à l’instar de Kiki, ont une mission à remplir : dissuader par leur présence la venue de rongeurs, les chasser si besoin. « Depuis qu’il est là, il n’y a plus de problème. Mais il est exceptionnel ce chat. Si demain il lui arrive un problème, je vais être malheureux », glisse son maître.
Quelques stations de métro plus loin, on rencontre Mia, fourrure mordorée, qui « travaille » au Franprix rue d’Orsel (XVIII e). « Avant, chaque matin, on devait jeter des baguettes, des légumes, des paquets de chips… Les souris les grignotaient et on devait se débarrasser de tout le rayon, pour des raisons d’hygiène, raconte un salarié. On perdait entre 300 et 500 ¤ par jour. »
Hygiène et bien-être animal
Ils ont essayé de nombreux pièges, « les tapettes avec du fromage, mais elles prenaient le fromage, sans se faire attraper », les répulsifs naturels, les souricides aussi. « Rien ne fonctionnait, elles revenaient toujours. » Alors, ils ont décidé d’adopter Mia, il y a trois ans. « Aujourd’hui, il n’y a plus de souris, zéro, plus de gaspillage, rien, on a gagné beaucoup avec elle. »
Comme Kiki, cette femelle « habite » dans le supermarché. Elle y reste la nuit et attend que les premiers salariés démarrent leur journée pour recevoir son bol de croquette. « Elle a été élevée comme ça, c’est sa vie », continue le salarié.
Ces chats, élevés pour être des « chasseurs de rongeurs », seraient loin d’être une exception. « Cela devient indispensable, je sais que de plus en plus de commerces veulent en avoir un maintenant. Il y a trop de souris et de rats », croit savoir le salarié, avant de nous enjoindre à aller voir un restaurant « un peu plus haut », où l’on aperçoit un matou slalomer entre les clients et les serveurs.
Alors, bientôt un chat dans chaque commerce ? « On comprend que les professionnels soient embêtés avec les rongeurs à Paris, mais ce n’est pas du tout une solution que l’on préconise », rétorque Pascal Mousset, président du Groupement des hôtelleries et restaurations Paris-Île-de-France. Dans ses cinq établissements parisiens, ce restaurateur est confronté, « comme tout le monde », aux incursions de souris. « On a une entreprise qui passe et qui traite. C’est un budget, cela nous coûte entre 500 et 1 000 ¤ par mois. » Mais un chat, impensable.
« Dans les restaurants, la présence d’animaux domestique est tolérée en salle, mais interdite en cuisine, pour des raisons sanitaires. Mais vous imaginez la nuit, s’il se balade dans les cuisines ? Les services de la préfecture ne laisseraient jamais passer ça. » Dans la discussion, Pascal Mousset évoque également la question du « bien-être animal » de ces félins obligés de rester « seuls » dans un commerce vide la nuit.
Une vision utilitaire
À New York, où les chats d’épicerie, appelés « bodega cats », sont légion — un tiers des 10 000 commerces alimentaires de la ville seraient habités par un chat —, leur existence suscite de vifs débats. La présence d’animaux est formellement interdite dans les établissements alimentaires de la ville américaine, sous peine d’amende. En février, un élu a proposé de légaliser leur présence et que leurs vaccins et stérilisations soient pris en charge par les pouvoirs publics.
Des associations de protection des animaux ont immédiatement fustigé cette proposition, en dénonçant la négligence, voire la maltraitance que certains pouvaient endurer. Tout en étant photographiés à longueur de journée par les clients…
Si le quotidien de ces félins d’épicerie nous interpelle autant, c’est parce qu’ils questionnent « notre propre rapport à cet animal », qui a évolué au fil des siècles, analyse l’historien Éric Bataray, spécialiste de la relation homme animal : « Jusqu’à la première moitié du XX e siècle, les chats étaient omniprésents dans les magasins. On leur demandait de chasser les rongeurs. Ils n’avaient pas ce statut d’animal de compagnie, choyé, qu’on leur connaît aujourd’hui, explique le chercheur. Ce phénomène était d’abord très minoritaire, cela a commencé dans l’aristocratie, avant d’être repris dans la bourgeoisie urbaine au XIX e siècle. Mais il a fallu attendre les années 1960-1970 pour que cela se déploie dans les classes moyennes françaises. »
Avec la modernisation des souricides, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les chats de commerçants sont délaissés au profit de la chimie. Peu à peu, ils ont disparu des étals, puis des rues parisiennes, au profit des appartements où ils se prélassent désormais sur des canapés. « On a perdu cette vision utilitaire de l’animal que l’on redécouvre aujourd’hui, résume Éric Bataray. Mais est-ce que cela va être accepté par la société ? »