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La Chine prend des sanctions « à l'américaine » contre le Japon
Courroucé par le soutien de Tokyo à Taïwan, Pékin bloque des exportations indispensables à l'industrie nippone.
La goutte d'eau qui, à force de tomber sur le même point, finit par fendre le crâne en deux. C'est le supplice - chinois - qu'évoque le train de mesures de rétorsions annoncées par Pékin envers le Japon. Mardi, le ministère chinois du Commerce, ou Mofcom selon l'acronyme anglais, a déclaré dans un bref communiqué interdire « avec effet immédiat » l'exportation de produits à usage double, civil et militaire, en direction de la deuxième économie d'Asie. Un nouveau coup de patte du pouvoir chinois en réponse à des déclarations jugées hostiles par la première ministre japonaise Sanae Takaichi en septembre, mais un geste potentiellement beaucoup plus douloureux pour l'industrie et l'économie de l'Archipel que les précédents, et lourd de menaces pour les autres pays.
La crise a été lancée lors d'une séance de questions-réponses à la Diète, le Parlement nippon, le 7 novembre. Questionnée par son opposition sur la réaction du Japon à une éventuelle tentative d'annexion militaire de Taïwan par la Chine, Sanae Takaichi, fraîchement élue première ministre, avait répliqué sans ambages diplomatiques qu'une telle opération « constituerait à l'évidence une crise menaçant la survie du pays ». Une vérité d'évidence pour ce pays historiquement proche de Taïwan, qui accueille le principal contingent armé américain de la région, et dont les approvisionnements passent en grande partie par le détroit de Formose. Mais dite avec une franchise que n'a pu souffrir Pékin, pour qui l'intégration de l'île nationaliste, de gré ou de force, à la Chine continentale, relève de ses affaires intérieures.
Pour riposter, elle multiplie depuis les gestes et les mesures vexatoires. Par exemple en tentant de décourager ses ressortissants de se rendre en voyage au Japon, eux qui constituent la première nationalité, grossissante et dépensière, de ses touristes étrangers. « Lorsque le Chinois fait sa demande préliminaire de visa auprès d'un centre agréé, la personne qui le reçoit le met en garde contre le contexte négatif de son voyage ; cela en décourage quelques-uns », raconte l'employée chinoise d'une agence de voyages basée à Tokyo. Pour l'instant, l'impact semble faible. En novembre (dernier chiffre connu), le nombre de touristes chinois au Japon a encore progressé sur un an. Sur le plan intérieur, au lieu de la fragiliser, les rodomontades chinoises ont dopé la popularité de Sanae Takaichi dans la population, déjà ulcérée par les incivilités de ses nouveaux hôtes chinois.
La mesure prise mardi est d'un tout autre ordre. Le communiqué est similaire à un précédent, adressé à l'Administration Trump en décembre 2024 : en pleine guerre commerciale, le Mofcom interdisait à son tour toute exportation de produits à usage dual. Une catégorie fourre-tout tant la frontière est poreuse entre les domaines civil et militaire. En novembre 2024, Pékin avait dressé une liste de 700 produits. Mais dans le cas du Japon cette fois, le ministère élargit, dans le troisième paragraphe du communiqué, la cible de l'interdiction au monde entier : « Les organisations ou individus de tout pays ou région qui enfreignent les dispositions ci-dessus en transférant ou en fournissant des biens à double usage provenant de Chine à des organisations ou individus au Japon seront tenus légalement responsables. »
Akira Igata, directeur du bureau d'études de la sécurité économique au sein de l'université de Tokyo, décrypte : « En résumé : si une entreprise chinoise exporte une pièce à usage dual dans un pays tiers, la Thaïlande par exemple, et que cette pièce est intégrée dans une machine réexportée au Japon, la Chine déclare qu'elle poursuivra l'entreprise chinoise et l'entreprise thaïlandaise. » Pour le chercheur, le communiqué de mardi est flou à dessein. « C'est de l'ambiguïté stratégique économique. Le texte est si ambigu que son emploi est entièrement à l'appréciation du pouvoir chinois. » Ce dernier peut resserrer ou élargir son interprétation de qui enfreint cet embargo selon le comportement des autorités japonaises sur des sujets sensibles, comme la souveraineté de Taïwan. Ironie de l'histoire, observe encore Akira Igata : la Chine ne fait qu'utiliser l'extraterritorialité dont les États-Unis font usage dans leurs pratiques commerciales (en sanctionnant les entreprises étrangères qui commercent avec l'Iran ou la Corée du Nord ou qui s'organisent en cartels par exemple), dont les abus ont longtemps été dénoncés par... la Chine.
Le Japon est surtout inquiet par le fait que son encombrant voisin contrôle le raffinage des métaux stratégiques et terres rares, critiques pour quantité d'industries. En 2010, Tokyo avait vécu une crise similaire lorsque Pékin lui avait coupé l'accès aux mêmes produits pour trois mois pour un autre différend territorial. À l'époque, le gouvernement japonais s'était retrouvé totalement pris de court. Depuis, il a multiplié les efforts pour réduire sa dépendance dans ce domaine - avec un succès très limité, puisque 70 % des métaux stratégiques et terres rares viennent encore de Chine. « Le Japon n'a même pas de législation pour riposter aux mesures prises par la Chine et y interdire l'exportation de produits stratégiques en représailles. Mon pays est comme quelqu'un qui vient à un duel au couteau... mais sans couteau » , se lamente Akira Igata.
Le Figaro