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Analyse Guerre en Ukraine : les Européens et Kyiv pris de court par le nouveau plan américano-russe
Les Etats-Unis et la Russie ont négocié en secret un accord imposant des concessions colossales à l’Ukraine. Cette révélation, dévoilée mercredi 19 novembre, provoque stupeur et inquiétude en Europe, écartée d’un processus qui confirme les intentions réelles de Trump.
Pour les Européens, c’est une nouvelle douche froide dans le ballet diplomatique chaotique que Donald Trump orchestre autour de la guerre en Ukraine. Ces dernières semaines, ils croyaient – sans doute naïvement – que le président américain commençait enfin à prendre la mesure de la duplicité de Vladimir Poutine dans la quête d’un accord de paix. Les sanctions imposées en octobre par Washington contre les géants pétroliers russes Rosneft et Lukoil avaient donné l’impression d’un durcissement salvateur. L’annulation du sommet de Budapest entre Trump et Poutine, censé prolonger celui qui s’est tenu en Alaska cet été, laissait entrevoir une prise de conscience tardive mais nécessaire à la Maison Blanche.
Tous ces espoirs se sont évaporés avec la révélation d’un nouveau plan américano-russe, dévoilé mercredi 19 novembre par Axios, puis relayé en cascade par la presse américaine à grand renfort de sources anonymes – signe évident de la volonté de la Maison Blanche d’en assurer la publicité. Négocié à l’insu des Européens et de Kyiv, ce projet épouse largement les exigences du Kremlin. «Nous sentons que la position russe est vraiment entendue», s’est réjoui auprès d’Axios Kirill Dmitriev, patron du fonds souverain russe et co-architecte du texte avec Steve Witkoff, ami et envoyé spécial de Trump. Une franchise déconcertante, révélatrice de l’orientation du document.
Certains experts n’ont guère été surpris. «Pendant des mois, les spéculations, les rumeurs et les conjectures les plus folles ont couru sur les intentions de Trump. Etait-il en colère contre Poutine ? Allait-il soutenir l’Ukraine ? Souhaitait-il travailler avec l’Europe ? Nous le savons désormais et le tableau n’est pas réjouissant. Trump veut un accord de paix qui récompense Poutine et punit l’Ukraine. Il veut un accord de paix sans participation européenne et qu’il puisse imposer à l’Ukraine. Il veut reprendre ses affaires avec Poutine dès que possible et commencer à gagner de l’argent. En résumé, il se moque de la démocratie et de la liberté, Trump veut même les punir toutes les deux», écrit l’historien américain Phillips O’Brien, professeur d’études stratégiques à l’université de St Andrews, dans une analyse cinglante publiée ce jeudi 20 novembre.
«Il y a un agresseur et une victime»
La Maison Blanche, elle, affiche un optimisme débordant. A Politico, un haut responsable évoque un accord d’ici la fin du mois, voire «dès cette semaine». Donald Trump lui-même s’est montré confiant : «J’ai mis fin à huit guerres. Il m’en reste une avec Poutine […] Et ça va être fait», a-t-il déclaré mercredi, en marge de la visite du prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, à Washington. Ce calendrier semble toutefois illusoire tant le plan paraît inacceptable pour l’Ukraine. Son président, Volodymyr Zelensky, en déplacement mercredi à Ankara où il espérait croiser Witkoff – qui a finalement annulé son voyage , doit recevoir ce jeudi une délégation militaire américaine menée par Dan Driscoll, secrétaire à l’Armée et proche du vice-président J.D. Vance, chargé de présenter les contours du projet aux autorités ukrainiennes.
Pris de court, les Européens tentent de temporiser - sans s’opposer frontalement aux Etats-Unis. «Pour qu’un plan fonctionne, il faut que les Ukrainiens et les Européens soient impliqués, c’est très clair», a souligné Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie de l’UE, en arrivant jeudi à une réunion des ministres européens des Affaires étrangères à Bruxelles. «La paix ne peut pas être une capitulation», a martelé le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, tandis que son homologue allemand, Johann Wadephul, insistait sur le fait que «toutes les négociations» devaient «être discutées et négociées» avec les Ukrainiens eux-mêmes.
Kaja Kallas, l’une des voix les plus fermes en soutien à Kyiv, a rappelé l’essentiel : «Nous devons comprendre que dans cette guerre, il y a un agresseur et une victime. Et nous n’avons pas entendu parler de concessions de la part de la Russie.» L’ex-Première ministre estonienne a également souligné que 93 % des frappes russes sur l’Ukraine ciblaient des infrastructures civiles. Mercredi 19 novembre, un bombardement à Ternopil, dans l’ouest du pays, a visé des immeubles résidentiels, faisant 26 morts, plus de 90 blessés et 22 disparus.
Que contient précisément ce plan ? Selon Axios, il se décline en 28 points structurés autour de quatre volets : paix en Ukraine, garanties de sécurité, sécurité européenne et avenir des relations entre Washington, Kyiv et Moscou. Mais les concessions exigées de l’Ukraine sont considérables. Kyiv devrait céder l’intégralité du Donbass à la Russie, y compris les territoires qu’elle contrôle encore – soit environ 14,5 % de cette région. Les régions de Kherson et Zaporijia verraient leurs lignes de front gelées, avec quelques ajustements mineurs en faveur de l’Ukraine.
Plus radical encore : l’armée ukrainienne devrait être réduite de moitié, passant de 800 000 à 400 000 soldats. Kyiv devrait abandonner ses armes à longue portée capables de frapper en profondeur le territoire russe. Aucune force de maintien de la paix internationale ne pourrait être déployée sur le sol ukrainien – une exigence de longue date du Kremlin. Washington et d’autres pays reconnaîtraient la Crimée et le Donbass comme territoires russes de plein droit, même si Kyiv ne serait pas contraint de le faire formellement.
«Une cause perdue»
L’origine même du document interroge. Dans un nouvel exemple de diplomatie parallèle qui court-circuite aussi bien le département d’Etat américain que les partenaires de Washington, l’initiative émane du duo formé par Steve Witkoff et Kirill Dmitriev, qui se sont vus fin octobre à Miami. Pour l’ancien ambassadeur américain auprès de l’Otan, Ivo Daalder, confier une telle responsabilité à Witkoff, «qui ne comprend même pas les bases de la sécurité européenne», est problématique. «Witkoff a passé plus de temps avec les Russes qu’avec les Ukrainiens et les Européens. Il a pris la parole de la Russie pour parole d’évangile, reprenant souvent les arguments du Kremlin comme si c’étaient les siens. Tout comme son patron, Witkoff pense que Poutine est sincère et souhaite la paix, simplement parce que le dirigeant russe le lui a dit», ironise-t-il.
Reste la question du timing, tout sauf fortuit. Moscou comme Washington entendent capitaliser sur la faiblesse actuelle de l’Ukraine et l’affaiblissement de Zelensky, confronté à un scandale de corruption touchant son entourage. «La situation s’est considérablement dégradée pour l’Ukraine. Des nouvelles défavorables – les succès limités de Poutine sur le front, les succès russes dans le bombardement des infrastructures énergétiques et un scandale de corruption opportun – ont créé les conditions de l’activation du tandem Witkoff-Dmitriev», analyse le politologue Kirill Rogov.
Selon plusieurs sources citées par les médias américains, l’autre inspiration vient du Moyen-Orient. Le plan russo-américain reprend la méthode du cessez-le-feu à Gaza : rédiger un plan en plusieurs points avec l’un des belligérants puis pousser l’autre à l’accepter, avec l’appui des mêmes médiateurs – Turquie et Qatar. Mais l’Ukraine n’est pas Gaza, et la Russie n’est pas Israël, sur qui Washington disposait d’un levier militaire et diplomatique considérable.
Ivo Daalder résume l’absurdité stratégique du projet. «C’est une cause perdue. Trump pense peut-être que la Russie et les Etats-Unis peuvent dicter leur conduite à l’Ukraine et à l’Europe, mais lorsqu’il s’agit de leur sécurité, aucun de ces pays ne va se fier à la parole de Trump ou de Witkoff, et encore moins à celle de Vladimir Poutine», estime l’ancien ambassadeur. Une conclusion qui ravive la question de l’autonomie stratégique des Européens et de leur capacité à s’émanciper de Washington pour défendre leurs propres intérêts de sécurité – et ceux de l’Ukraine.