Information
Vacances chez sa mamie, cadre de la sélection et amitié avec Regragui : Medhi Benatia, une histoire marocaine
Héritier d'un père né dans la province de Béni Mellal, Medhi Benatia a choisi les Lions de l'Atlas à 21 ans, avant d'en devenir le capitaine. Si l'actuel directeur sportif de l'OM s'est éloigné du pays, récemment, il reste un intime de Walid Regragui.
La soirée débute au Medley, un bistrot longeant la M Avenue, et Ahmed El-Mouttaqi commande un Noss Noss, ce café au lait prisé par les Marocains. Pas question de dîner, à 63 ans (il les aura demain), le père de Medhi Benatia tient à sa ligne, savamment entretenue par ses deux heures de sport, chaque matin. Il va dérouler un autre menu, sur les racines marocaines de Benatia, petit gars du 91 devenu capitaine des Lions de l'Atlas en Coupe du monde.
« Les grands-parents de Medhi viennent de Fkih Ben Salah, dans la région de Béni Mellal-Khénifra, confie Ahmed. Une région de champs et de paysans, réputée pour son huile d'olive. Jusqu'à mes six ans, je gardais les moutons. Beaucoup de gens du coin ont immigré en Italie. » Le grand-père, Ghazoini, a préféré la France. La légende familiale raconte qu'il a débarqué à Corbeil-Essonnes, dans le quartier de Montconseil, en même temps que le père de Walid Regragui, au milieu des années 1960. La grand-mère, Yamna, est restée au pays, fidèle à son village.
Ahmed El-Mouttaqi a rejoint la France encore enfant, dans l'Essonne donc. Du pensionnat chez les bonnes soeurs à Crosne aux foyers des jeunes travailleurs, la jeunesse est heurtée, parfois brutale, souvent drôle, et il prend un surnom, celui de « Momo le boxeur ». De son union avec Martine Benatia, originaire de la Kabylie algérienne, naîtra Medhi, en avril 1987. Les parents se séparent vite, et Ahmed devient le référent foot du garçon, celui qui l'emmène à Ris-Orangis le dimanche matin, avec les plots et les ballons Tango, pour répéter ses gammes, aux stages Roger Milla à la Grande-Motte (Hérault) ou de Mohammed Belkacemi à Nemours (Seine-et-Marne), pendant les vacances. « Il était attaquant, après avoir marqué, il aimait bien faire son cinéma comme Milla », raconte Ahmed. Pour le daron, les modèles s'appellent Aziz Bouderbala ou Mustapha Hadji, dont le maillot du Maroc floqué ornera vite les épaules du fiston. « J'ai aussi beaucoup aimé Jaouad Zaïri, dit Ahmed, il te faisait pas gagner un match, mais il était divertissant. »
Quand Medhi a sept ans, le paternel fait une découverte bouleversante : « Je pensais que ma mère était morte, et j'ai fini par la retrouver en retournant au village, par hasard. » Le lien avec le Maroc est renoué, Medhi découvre sa mamie, dont il prend soin encore aujourd'hui. « Chaque année, on y retournait, il demandait à y aller, sans cesse, dit Ahmed. Il pouvait passer sa journée à conduire une charrette, il épuisait les chevaux, c'était son passe-temps. » Benatia sourit : « Je kiffais ça, monter sur un âne, jouer au ballon. On se faisait laver au gant de crin au hammam. Mamie, c'était un peu la daronne du quartier, il y avait toujours du monde chez elle ! J'ai essayé d'aider le village, ensuite, d'améliorer les infrastructures. » Quand il accédera à l'équipe nationale, Yamna sera sa première supportrice, avec un rêve simple : rencontrer Marouane Chamakh. Il sera exaucé un jour à Marrakech, et les copains de Benatia, Chamakh ou Youssouf Hadji auront toujours des pensées attentionnées pour elle.
Appelé par Roger Lemerre, Medhi Benatia a connu sa première sélection le 19 novembre 2008, face à la Zambie (3-0), alors qu'il évolue à Clermont, en Ligue 2. « On a reçu une lettre officielle du Palais, avec le cachet royal et tout, il fallait filer au consulat pour recevoir un passeport en urgence, du type qui dure un an », dit Ahmed. Il est fier, très fier, plus encore que pour les convocations des U17 français, quand Benatia bataillait avec Sandy Paillot pour une place dans l'équipe.
Les souvenirs affluent, le père et le fils qui adoraient le grand Milan, les séjours en Italie de Medhi chez le cousin Djamel, qui vit aujourd'hui au Canada. « Medhi rêvait d'aller voir Zidane à la Juve, et il l'a vu de loin, rembobine-t-il. Il revenait avec les fameuses chaussures Valsport de Marco Simone, plein de maillots de foot sous sa veste, les uns enfilés sur les autres : "J'ai peur qu'on me les vole !", il me disait. »
Il a renoncé à s'installer à Marrakech
En sélection, Benatia ne vole la place de personne, et il le montrera en juin 2009 à Yaoundé, en match de qualifications pour la Coupe du monde face au Cameroun du grand Samuel Eto'o (0-0). « Roger me lance à la surprise générale, personne ne me connaît », s'étonne encore Benatia. Il tient la défense avec Badr El-Kaddouri, et les deux hommes livreront une performance plus impressionnante encore face à l'Algérie, lors du 4-0 de Marrakech, en juin 2011, cette fois en éliminatoires pour la CAN. «On avait perdu 1-0 à Annaba, glisse Benatia. Une nouvelle défaite, et on ne sort pas du stade... On fait un premier quart d'heure compliqué, ils tapent le poteau, le match tourne bien, on gagne 4-0. Un grand moment en sélection. Je retiens aussi mon but à Abidjan en éliminatoires pour le Mondial 2018, sous Hervé (Renard), qui nous aide pour la qualification. »
Les années passent, Benatia succède à Houssine Kharja au capitanat, devient une vedette nationale, il est choyé par la Fédé. « Pendant les vacances, on nous ouvrait le grand stade de Marrakech pour faire des décrassages, explique Ahmed. Le kiné de la sélection était là, il y avait Thomas Heurtaux, Yohan Berrebi, le cousin de Medhi. » Joueur du Bayern ou de la Juve, Benatia n'a jamais ressassé un éventuel parcours en bleu, emprunté par son pote Samir Nasri. « Encore aujourd'hui, il ne réalise pas toujours ce qui lui arrive », soufflait Berrebi au Parisien lors du Mondial 2018.
Chez les Lions (66 sélections, 2 buts), sur ses premières années, Benatia a retrouvé Regragui, le grand frère de l'Essonne, brièvement comme coéquipier, puis comme adjoint du sélectionneur Rachid Taoussi. En fin de carrière à Al-Duhail, il pousse pour faire venir Regragui sur le banc du club qatari, début 2020. Comme l'agent Moussa Sissoko et Mounir Majidi, directeur du secrétariat particulier du roi Mohamed VI et président du FUS Rabat, Benatia fera partie des fervents partisans de Regragui pour le poste de sélectionneur, en 2022. Il l'aidera même à convaincre des binationaux de choisir le projet marocain, comme les attaquants Anass Zaroury et Amine Adli.
Depuis l'été 2024, les relations avec la Fédération marocaine sont bien plus distantes. Lui qui avait envisagé de s'installer à Marrakech après sa carrière, et avait investi dans la cité rouge, a finalement opté pour Dubaï. « J'avais même inscrit mes enfants au lycée français Victor-Hugo, mais impossible pour la famille de vivre incognito, Dubaï est forcément plus tranquille, confie Benatia. Nous revenons de temps en temps, comme en octobre dernier. » Depuis le début de cette CAN, il n'a pas encore posé un pied au Maroc. Le fera-t-il dimanche, pour la finale contre le Sénégal ? « Malheureusement, avec le boulot, ce sera devant la télé, dit-il. J'ai eu Romain (Saïss) et Nayef (Aguerd) au téléphone, je suis convaincu qu'ils vont aller la chercher. » À quelques kilomètres du stade Moulay-Abdellah de Rabat, son maillot de capitaine des Lions, numéro 5 inscrit en blanc sur fond rouge, est soigneusement plié et exposé au musée du football marocain, à Salé.