Les banderoles de la honte (2e partie)

Suite à l’article paru hier (voir ici) , nous vous proposons ce soir, l’interview de @Pierre_B_y , véritable spécialiste de la cause Ultra en France qui nous livre un avis éclairé sur le sujet. Merci à lui d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. 

Bonjour Pierre ! Pour commencer peux-tu te présenter pour nos lectrices et lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Bonjour Ludovic. Pour faire simple, je suis supporteur parisien à temps plein et avocat (en droit public des affaires) à mes heures perdues. Je n’ai jamais été un Ultra mais l’ambiance qu’ils créent a toujours été la principale raison de ma venue au stade. Quand le PSG (avec le Plan Leproux) a discriminé des milliers d’innocents et interdit ses Ultras, j’ai souhaité apporter ma contribution à leur combat pour qu’ils puissent revenir chez eux, au Parc. De fil en aiguille, j’en suis venu à me passionner pour la défense de ce mouvement et à m’impliquer dans les travaux relatifs au supportérisme.

Merci. Tu as bien entendu vu, comme nous, les interruptions de match, qu’en as-tu pensé ?

Comme souvent en France, on a mis la charrue avant les bœufs. Madame la ministre a assisté à une rencontre entre le PSG et l’OM et a été choquée par la manière dont s’expriment les supporteurs (notamment les virages) durant un match aussi emblématique. Ce qui s’entend parfaitement quand on vient au stade pour la première fois. Mais, sans vraiment prendre le temps de l’analyse, de la nuance et du recul, on a privilégié l’indignation et la coercition à un vrai travail de fond contre ce que l’on a cru être des comportements profondément homophobes. Et on a versé dans la surenchère en appelant à arrêter les matchs.

Comme la plupart des habitués des tribunes l’anticipaient, on a créé un engrenage infernal où les supporteurs défendent leur culture (qui n’a absolument aucun fondement homophobe ou raciste) face à ce qu’ils reçoivent comme une nouvelle atteinte à leurs libertés. En effet, tout part d’un péché originel : le postulat selon lesquels ces chants seraient l’expression d’une homophobie des tribunes. Mauvais diagnostic, mauvaises solutions. Par conséquent, croyant faire face à de l’homophobie consciente et avérée, Madame la ministre a appuyé la réponse forte.

Or, il est surtout temps de tout remettre à plat, de prendre le temps de comprendre la culture des tribunes, de définir ce qui est réellement homophobe, de ne pas confondre infraction pénale et débat sociétal, de confronter le témoignage des supporters Ultras à ceux des supporters qui se sentent blessés par ces chants, etc. Bref, il faut un travail de fond.

Tu travailles souvent pour la défense de la cause Ultra. Peux-tu nous dire ce qu’il en est ? Notamment au sujet des interdictions de déplacement à répétition et parfois sans réelles raisons valables. Et également au sujet des engins pyrotechniques.

La situation actuelle est très tendue parce que les supporteurs font face à une restriction toujours plus forte de leurs libertés au prétexte de la sécurité, dans un contexte où ceux qui réduisent leurs libertés n’ont pas nécessairement la compréhension du monde des tribunes et expriment même un certain mépris de classe à l’endroit du foot.

Les interdictions ou restrictions de déplacements de supporters deviennent quasi-systématiques au motif que l’on manque de forces de l’ordre pour encadrer les supporteurs. Mais en réalité on hypertrophie les risques sécuritaires réels liés à la présence des supporteurs visiteurs (en inventant ou un exagérant des rivalités) et on ne prend pas le temps de chercher des solutions intermédiaires efficaces et respectueuses des droits des supporters. Cela vire même au ridicule quand on déploie plus de forces de l’ordre pour faire respecter une interdiction fondée sur un manque de disponibilité des forces de l’ordre qu’en préparant la venue des supporteurs visiteurs par le dialogue.

Dans le même temps, les Préfets utilisent de manière abusive les interdictions administratives de stade. Au lieu de laisser les tribunaux indépendants juger de la culpabilité ou de l’innocence d’un supporteur accusé d’un délit, dans le respect de la procédure pénale et des droits de la défense, on a permis aux Préfets de prendre directement des interdictions de stade à titre de « prévention » (la police administrative). Mais ce mécanisme n’offre aucune garantie sérieuse des droits des supporteurs et les Préfets l’utilisent souvent pour punir ou couper les têtes des leaders.

Certains, qui sont innocents, passent donc des mois ou des années sans pouvoir aller au stade mais en étant obligés de se rendre au commissariat à chaque match pour montrer qu’ils ne sont pas au stade (pour certains supporteurs dont le club joue plusieurs compétitions jusqu’au bout – et en ajoutant l’Equipe de France –, ça peut faire plus de 60 fois par an). Le pire étant que dans 75% des cas, le juge administratif admet, deux ou trois ans plus tard, que cette interdiction de stade était illégale. Le supporteur a perdu ses libertés pendant une longue période alors qu’il était innocent. C’est très grave.

Par ailleurs, les supporteurs sont en effet brimés d’usage de fumigènes au motif que ce serait très dangereux. Mais c’est hypocrite. Déjà parce que plusieurs milliers sont craqués chaque année sans incident. Et ensuite parce que la répression anti-torches crée le danger : la partie de la torche qui protège la main est sciée pour faciliter le passage à la fouille, les torches sont allumées sont des bâches ou sous des visages pour masquer l’identité de supporteur, etc. Et tout ça aboutit à des sanctions collectives (des huis-clos) qui touchent des milliers de personnes pour l’utilisation de torches par quelques dizaines d’entre eux.

Sans compter le mépris de classe sur l’alcool dans les stades, les banderoles censurées car elles critiquent la politique sportive des clubs, le fichage illégal des supporteurs, etc.

Y a-t-il des collectifs d’associations de supporteurs et si oui, ce collectif réunit quels clubs ?

L’Association nationale des supporteurs regroupe une quarantaine de groupes français (à majorité Ultras). Elle porte la voix de ses membres auprès des instances et autorités nationales pour leur expliquer la culture des tribunes, leur montrer qu’ils imaginent des dangers inexistants et combattre donc le recours à des mesures liberticides qui sont mal fondées.

Es-tu en relation de près ou de loin avec la LFP ? Y a-t-il un véritable dialogue qui s’est instauré ?

Depuis l’arrivée de Madame Boy de La Tour, il y a un vrai dialogue avec la LFP. Même si les supporteurs ne le ressentent pas toujours au niveau local et même si beaucoup croient que les interdictions de déplacement sont prises par la LFP (alors qu’elles le sont par les Préfets), ce dialogue a déjà permis de nombreuses avancées. La dernière en date est le plafonnement des prix des billets en parcage visiteurs (10 euros en L1, 5 euros en L2) : très sincèrement, sans la qualité d’écoute de la LFP, sous l’impulsion de Madame Boy de La Tour, cette mesure qui permet aux supporteurs de se déplacer plus facilement n’aurait jamais vu le jour.

On peut aussi penser au retour des tribunes debout (on finalise actuellement la phase d’expérimentation). Sans l’appui technique et juridique de la LFP (qui a produit un livret de grande qualité au sein de l’Instance nationale du supportérisme, rattachée au ministère des Sports), on n’en serait pas là.

On peut enfin penser à la mise en place des référents-supporters (ou SLO) dans les clubs. Ils permettent, entre autres, de fluidifier les relations entre le club et tous ses supporters, au lieu notamment de passer par le directeur de la sécurité dont la vision est souvent plus répressive.

Cela n’empêche pas d’avoir des désaccords frontaux avec la LFP et de se le dire franchement,  en particulier avec sa commission de discipline qui s’est érigée en justicière mais qui n’apporte aucune solution. Au contraire, par le recours aux huis-clos, elle crée des discriminations et donc des tensions. De son côté, la LFP reproche facilement aux supporteurs les incidents de violence ou l’usage, qu’elle juge intempestif, de la pyrotechnie.

Quelles seraient tes solutions pour lutter contre toute forme d’intolérance dans les stades ?

Le dialogue. Continuer de dialoguer partout : au niveau national (à l’Instance nationale du supportérisme) et au niveau local (groupes de supporteurs – référents-supporteurs – direction des clubs).

Et le développement de projets et expérimentations, comme ceux portés par la Fondation Nivel. Cette dernière cherche notamment à déconstruire les clichés entre police et supporteurs pour réduire les tensions et réduire les interdictions de déplacement.

Il faut se faire confiance : beaucoup de policiers sont aussi des supporteurs et certains supporteurs sont aussi policiers. Mais on a le sentiment parfois que chacun est captif du maillot / de l’uniforme qu’il porte lorsqu’il agit et oublie de se mettre à la place de son interlocuteur.

D’un point de vue purement juridique, la LFP peut-elle punir un club d’une défaite sur tapis vert, si jamais les supporteurs du club en question ne retirent pas les banderoles jugées homophobes par l’arbitre de la rencontre ?

Oui, c’est possible en droit.

Partages-tu mon analyse au sujet de la volonté déguisée d’aseptisation des tribunes dites populaires dans les stades en France ?

Je serais moins affirmatif. Pour moi, c’est surtout une accumulation de différents facteurs chez les différents décideurs : méconnaissance du monde des tribunes, paresse intellectuelle, mépris de classe, politique du risque zéro, etc. Mais quand on perce la carapace des personnes au sein des instances sportives et de l’Etat, on s’aperçoit vite qu’une majorité d’entre elles rêvent aussi de stades vivants, passionnés, colorés et animés. Mais il faut d’abord percer cette carapace et il faut concilier avec les autres personnes, celles qui méprisent ou détestent la culture des tribunes. Ce qui oblige aussi les supporteurs à s’ouvrir au dialogue, à montrer qu’ils sont crédibles, à s’organiser en associations, à se responsabiliser, etc.

Pour conclure, Pierre, encore merci pour ta disponibilité, car je sais que tu as un emploi du temps très chargé. Dernière question, qui n’en est pas vraiment une. Nous sommes d’accord pour dire que cette saison l’OM et le PSG vont lutter pour le titre ?!

C’est tout le tiraillement d’un supporteur parisien ou marseillais. D’un côté, on est heureux de dominer largement son adversaire dans les compétitions, de l’autre on rêve de duels enflammés avec un suspens pour le titre. Or, depuis 1993, le PSG et l’OM n’ont jamais été vraiment au sommet au même moment. Ces rencontres où l’on sent que les rencontres entre les deux clubs peuvent décider qui des deux sera champion, ça me manque.

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A propos de Tacle Glacé


Supporteur de l'OM depuis sa naissance et même avant j'étais un spermatozoïde engagé !
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2 Réponses pour Les banderoles de la honte (2e partie)

  1. Intéressant.Bien sûr, ok que les débordements de quelques énergumènes pénalisent des milliers de supporteurs corrects. Avec le nombre de caméras couvrant l’ ensemble des tribunes et virages, il serait plus intelligent de repérer et punir seulement les fautifs et éviterait des innocents punis de se radicaliser.
    Aux responsables de groupes de dialoguer et sévir si nécessaire.
    Mr Le Graet vient enfin d’ intervenir sur le ridicule d’ arrêter un match à tout moment et a compris qu’ un club pénalisé sur tapis vert pour ces motifs mettraient le feu au football.
    Quand au ridicule d’ interdiction de déplacement des supporteurs, l’ état devrait interdire aux Préfets d’ interdire.Cela n’ empêche pas les gens de se procurer des billets,circuler en ville sans surveillance ni protection , c’ est pire peut être.

    Merci à toi et Pierre pour ce moment .

    • Merci à toi Jarlandine ! Et pour punir que les coupables, c’est pas aussi simple, tu penses bien qu’ils n’allument pas à visage découvert et qu’ils bougent sans arrêt en tribune ^^

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